Extrait du Journal Amécain

 

San Rafael, CA,

Le 5 septembre 1983

L'été comme le jour du dimanche est toujours la saison vide de l'ennui pour nous qui travaillons sur des cycles étrangers à ceux faits loi par la société séculaire et matérialiste actuelle. L'été, c'est notre saison maudite, celle qui nous a échappée jusqu'ici, notre temps gâché, le temps de l'abandon et de la solitude désœuvrée. Notre temps d'impuissance à accélérer le mouvement ou à maintenir la concentration de l'automne et de l'hiver. Notre tort jusqu'à présent a sans doute été d'essayer de faire comme si l'été n'existait pas et en ignorant ainsi le ralentissement de tout, de poursuivre à plein temps sans bouger quelconque démarche nous avions entreprise à l'automne, finalisée en hiver, et extériorisée au printemps alors qu'il faudrait s'abandonner au courant du monde qui se repose sur ses lauriers. Ainsi nous essayons de forcer la marche au moment où tous s'arrêtent pour faire une pause et nous nous retrouvons seul, isolé et comme à contre-courant, prêcheur dans le désert où nos actions, n'ayant aucun écho ou support, reviennent bientôt à nous en circuit fermé et augmentent de plus en plus notre degré de frustration et notre sentiment d'impuissance. Puisque créer est notre seule chance de salut ici-bas, nous souhaiterions évidemment ne jamais devoir nous arrêter. Ainsi l'été, c'est notre repos forcé, période pour nous la plus fatiguante moralement. Nos deux seuls étés "réussis", celui de Boulder 1975 et de Kathmandu 1979 nous offraient une atmosphère de travail dans une communauté d'êtres en action où les vacanciers et leur esprit étaient absents, où tous les commerces étaient ouverts avec la possibilité de se faire de nouveaux amis à l'œuvre, des amis pour l'hiver et non pour l'été prochain.

Il nous faudrait donc l'été, soit abandonner complètement notre désir d'accomplir et essayer d'apprécier la paresse hédoniste de tout un chacun dans un lieu "paradisiaque" loin de toute grande ville désertée, soit trouver à l'avance un endroit de type universitaire où l'on puisse travailler avec le support de l'environnement. L'Asie n'est pas idéale pour cette dernière solution en raison de la mousson qui rend la vie et les circulations difficiles malgré l'absence de congés dans la population. Il faudrait un pays de l'hémisphère sud où c'est l'hiver tel Tahiti ou l'Australie ou bien une petite ville universitaire comme Boulder dont le programme d'été soit rempli de sujets intéressants. Mais ce ne sont là que des solutions de fortune et qui demandent toutes sortes de déménagements chaque année. L'idéal sera toujours de créer nous-même cette communauté artistique cosmique où tous ensemble nous puissions vivre au-delà des saisons séculaires et nous protéger les uns les autres de leurs cycles insensés et néfastes..

Il est certain que notre frustration de l'été qui augmente progressivement de juin à début septembre contribue au momentum créatif de l'automne d'une manière ou d'une autre. Mais nous nous savons sans besoin de ce genre de stimulants comme le prouve la suite de nos étés réussis. Les heureux mortels nous attribuent toujours le désespoir comme une chance à nous, artistes, et comme une source d'énergie ! Je ne m'élèverai jamais assez violemment contre ce préjugé ignoble par lequel Van Gogh et tant d'autres ont infiniment souffert. Tout être sain aspire d'une manière ou d'une autre au bonheur quel qu'il le conçoive. Je me suis toujours cru et me croyais toujours plus créatif, plus inspiré, plus efficace dans l'amour, malgré que l'on se soit si peu connus, que dans le malheur et l'isolement.

Il est scancaleux que l'on puisse suggérer (comme c'est de plus en plus la règle dans l'Amérique oisive et aisée) qu'un être humain qui consacre sa vie à l'esprit et à la beauté passionnément ait une "volonté de malheur" dont il dépend pour créer, insinuant ainsi que tout créateur est un masochiste qui choisit délibérément de souffrir afin d'en tirer parti. Ce concept entièrement occidental basé sur une compréhension erronée du "libre arbitre" a même pris en Californie spécialement un aspect fanatique et suffisant qui nie à tout être la jouissance de la connaissance ou du génie si elle ne s'accompagne pas du succès social et financier et de ce sourire épanoui des vendeurs de dentifrice. La Tragédie réelle de la condition humaine est devenue un péché à Hollywood où la tristesse et le chagrin repré sentent les valeurs les moins commerciales de ce temps. Tout revient à un camouflage gigantesque de la réalité de la mort des "bons" et du meurtre des innocents, c'est à dire des êtres réels plutôt que des acteurs sur l'écran qui meurent toujours pour nous déculpabiliser, nous amuser et nous prendre de l'argent ...

Comme un forcené, j'ai lutté pour atteindre un équilibre bienheureux avec la meilleure volonté du monde. J'ai lutté pour le succès, l'amour, la réussite avec, sans aucun doute, plus d'énergie que les bourgeois hédonistes facilement satisfaits ou les hypocrites du pouvoir qui ne le sont jamais. Je crois avoir tout fait pour atteindre le "bonheur" à tous les niveaux : même l'une des plus grandes erreurs de ma vie, celle de venir vivre en Californie (qui est devenu mon Harar) représentait une tentative d'échapper justement au courant existentiel, pessimiste et décadent de l'Europe et à la lignée des "poètes maudits". Je venais au pays où soi-disant les "poètes maudits" n'existaient pas et où les artistes les plus médiocres du monde gagnaient fabuleusement bien leur vie ; je venais aux États-Unis pour réussir comme tout le monde. Et l'on voit bien ainsi à quel point toutes ces notions sont illusoires et complètement contraires à la vérité. Et qu'on ne vienne pas nous dire que Rimbaud a voulu aller a Harar pour y être malheureux et y mourir de désespoir - alors qu'il a été l'un des seuls à oser abandonner l'Art pour atteindre le bonheur et le succès ! Quiconque comprend la loi du Karma, la succession ininterrompue des causes et des conséquences, n'a que faire de ces balivernes calomnieuses. La destinée souvent tragique des artistes dans le monde de la matière, ils sont nés avec évidemment, et l'Art représente pour eux un moyen de rédemption des erreurs passées, de création d'un monde meilleur et de partage de cette connaissance tragique avec les autres êtres pour éviter que le chaos, la laideur, l'ignorance et son corollaire la souffrance, se reproduisent sur cette planète. Je parle ici bien sûr des vrais artistes (ceux qui n'ont pas choisi) et non des spéculateurs ou des dilettantes.

Depuis Socrate où en Occident, Apollon (la Sagesse) et Dionysos (le Génie) ont été de plus en plus séparés, l'artiste dionysien en est arrivé à devoir ou à vouloir rejeter totalement le sage apollinien et vice-versa. L'Art et la Sainteté depuis lors n'ont jamais eu la moindre commune mesure si ce n'est à travers quelques individus isolés et généralement persécutés. Lorsque Apollon dominait (la plupart du temps jusqu'à Beethoven et la révolution française), l'Art était l'esclave de la religion et ses suprêmes serviteurs furent Palestrina, De Victoria, J.S. Bach, etc.. Lorsque Dionysos prit pour un siècle le dessus, la Religion devint tributaire de l'Art avec les grands romantiques tels Richard Wagner, Hector Berlioz, Franz Liszt, etc.. Depuis le 20ème siècle, il n'y a plus aucun contact entre les deux et pour un artiste occidental, aspirer à la sagesse ou à la sainteté est considéré ridicule ou n'est pas considéré du tout puisque de toute façon, l'Art et la Religion n'existent plus qu'en lettres mortes.

Lorsque Dionysos prit ainsi le dessus sous couvert de la vapeur neptunienne, Rimbaud dit : "Changer la vie". Il dit aussi "Je me suis cru mage..." et Wagner avec "Parsifal" atteignit sans doute l'ultime sommet connu en Occident d'une réunion possible de la Religion et de l'Art... mais comme l'apogée de ce moment dionysien romantique était placé sous les auspices de la planète Neptune (cf : Dane Rudhyar), ce ne pouvait qu'être au niveau historique une sorte d'hallucination éphémère ce que Rimbaud lui-même conclut génialement à l'époque.

C'est donc l'Art du Saint qu'il nous faudrait pratiquer pour résoudre une fois pour toute les problèmes dont nous avons hérités à cette naissance et qui nous empêchent de nous consacrer parfaitement à l'accomplissement de nos dons artistiques dionysiaques. Pourtant, en disciple-né de Wagner, nous avons cru en l'Art comme en l'alchimie tantrique, la transmutation des énergies, la Religion ultime et avec Saint-John Perse, nous croyons aussi que "La poésie est de tous les pouvoirs, le seul peut-être qui ne corrompe point le cœur de l'homme face aux hommes ..."

En Occident où la religion et la science ne sont qu'esclaves de l'Armée et des Banques alors que la Poésie s'est éclipsée, incapable de jouer ce jeu, comment pourrions-nous ne pas croire Wagner et Saint-John Perse ?

Pendant plusieurs années, lorsque nous voyagions continuellement en compagnie des plus grands saints authentiques connus sur cette Terre, les derniers grands Lamas tibétains, nous nous heurtions quotidiennement à ce dilemne qui pour des Orientaux est presque incompréhensible et où ils ne peuvent nous aider qu'indirectement... Nous avions déjà lu les livres de Hermann Hesse tels "Narcisse et Goldmund" et "Le Dernier Été de Klingsor" où la voie de l'artiste et la voie du saint sont personnifiées de manière fabuleusement subtile et detaillee, en opposition dialectique, et sous de multiples angles. Malgré son génie incomparable, Hermann Hesse semblait toujours nourrir une préférence secrète d'artiste occidental pour Goldmund-Klingsor-Dionysos, la voie de l'Art et de la transmutation du poison en remède. Sans doute devait-il exorciser le même penchant que le mien ! et sans doute est-il le seul artiste occidental du 20ème siècle à avoir finalement réussi un mariage harmonieux entre Apollon et Dionysos et par là même entre l'Orient et l'Occident ...

Toutes ces belles pensées m'occupaient l'esprit jour et nuit il y a dix ans et à l'époque, jeune, dynamique et aussi rebelle qu'idéaliste, je ne pouvais résister à l'appel de Goldmund, l'artiste dionysiaque dont je devins bientôt l'émule modèle. Pourtant aujourd'hui Goldmund a vieilli, marqué lourdement par les excès et les épidémies de la vie et ce qui était un bel idéal romancé a pris les traits durcis d'une réalité immédiate où les réponses théoriques et les plus beaux arguments dialectiques ne comptent plus. Il nous faut agir et vite. L'état d'urgence est déclaré : il n'est plus temps de tergiverser ou de philosopher. Il nous faut changer notre vie ! Goldmund et Klingsor sont morts jeunes comme Rimbaud mais Hermann Hesse, lui, a vécu 84 ans. A la mort de Goldmund, il est devenu Narcisse, le maître appolinien du "Jeu des Perles de verre". Voilà sa réponse au dilemne et ce fut par lui parfaitement joué.

Puissions-nous suivre son haut exemple !

 

 

Edison, NJ, U.S.A.

Le 2 novembre 1983

Le 31 octobre, après de multiples hésitations et changements de programme, je pris enfin l'avion au matin pour Newark, New Jersey, depuis Oakland, Californie : en chemin pour Londres (afin d'y régler les problèmes de disque), Paris (voir les amis, récupérer de l'argent, faire distribuer "Procession", etc) et Tahiti (pour y passer en revue des possibilités de vie future qui sont testées là-bas par des amis français).

Don Slepian vint m'accueillir très gentiment à l'aéroport et depuis trois jours, j'habite chez lui, dans un petit appartement d'immeuble à 45 minutes de Manhattan en train. Don est certainement un génie de la musique électronique à plus d'un sens et nous passons des heures à discuter avec grand plaisir de l'orchestration audio-visuelle du futur. Demain matin, j'irai m'installer à Manhattan pour quelques jours avant de m'envoler pour Londres. Il est étrange à quel point tous les événements de l'année dernière semblent se répéter dans ma vie présente, particulièrement ce voyage à Londres et à Paris à la même époque de l'année et en ce qui concerne Londres, avec une incertitude totale vis à vis de la même chose : le disque "Procession". J'ai déjà décrit les énormes difficultés de communication avec les Anglais et ainsi, il me faut une fois de plus y aller en personne et à mes frais pour essayer de sauver la partie. La grande différence entre le voyage de l'an passé et celui d'aujourd'hui tient à ma désinvolture désabusée et à mon manque total de préparation : alors que l'an dernier j'avais un horaire minutieux, des bagages compliqués et des arran gements d'avance avec beaucoup d'espoirs qui s'avérèrent naïfs, je pars cette année "à l'aventure" dans l'inconnu, sans bien savoir où tomber. Est-ce le dernier voyage de Goldmund ? Et est-ce Narcisse qui en reviendra ? Tout en me posant souvent ces questions, je ne me les pose jamais, car ce n'est pas le roman qui précède l'action de ma vie. L'identité de ce roman ne prend forme qu'après coup comme une arrière-pensée ou un déjà-vu éternellement renouvelé : la synchronicité cyclique de la Destinée humaine à la fois consciente et conditionnée.

Il me faut maintenant chercher de nouvelles perspectives, planter les premiers jalons pour une vie nouvelle, aimanter de nouveaux contacts, tout en ne cherchant rien et surtout en évitant de projeter les désirs passés et l'attente de quelconques résultats déjà envisagés l'année dernière, année maudite de par la déception extrême de toute attente. Il n'est plus question comme l'an dernier d'aller en Europe pour consolider le passé et la carrière en Amérique puisque de cela, il ne reste rien. Il s'agit au contraire de trouver de nouveaux filons, une alternative à la vie absurde de Marin County ; et il nous faut être prêt où que ce soit à l'action locale sans préjugé de luxe ou de confort : voir la pousse de roses au milieu de quelconque fumier. C'est ainsi que je me trouve dans le New Jersey, l'un des endroits les plus malodorants de la planète, a-t-on dit ; mais toute vie ici m'apparait aussi inconcevable à présent qu'il y a quatre ans lors de ma dernière visite en dépit des ré-assurances généreuses de Don.

J'ai sous-loué la maison de Lucas Valley à des zombies du New Age que je connais depuis trop longtemps et tout l'équipement y est encore branché. Moi qui n'aime jamais couper les ponts et qui pourtant retourne toujours au point de départ - après de multiples tentatives d'évasion manquées de la "prison dorée" californienne au fil des années - , j'ai encore une fois tenté d'assurer le passé contre l'avenir tout en espérant trouver un autre présent entre temps... Je ne peux plus concevoir la vie sans l'assurance absolue d'un lieu "à moi" où revenir. La domesticité du Cancer s'est manifestée tardivement et comme tant d'autres choses, est arrivée subrepticement lorsque l'on ne l'attendait plus sous la forme d'un studio électronique et de la vulnérabilité au monde qu'un mariage finalement brisé y projeta.

La dépendance de l'humain vis à vis de l'automobile à Los Angeles ou de la maison dans le Grand Nord ressort plus de la nécessité vitale que de l'attachement.

Et c'est ainsi que nous nous trouvons une fois de plus à la recherche du LIEU aussi élusif que nécessaire, ce "home" de la conscience que Novalis a dit être le but et la direction de l'humanité entière.

New York, New York

Le 3 novembre 1983

Bien installé dans un joli appartement du Upper East Side de New York pour quelques jours. Quelle ville monstrueuse ! Jamais rien de pire n'a pu exister sur cette Terre, une tumeur au stade terminal, le symbole de la fin de toute civilisation. Contrairement à San Francisco où tout est "ségrégué" et où certains quartiers sont encore purs et "à l'ancienne", tout ici est complètement mélangé et il n'y a pas de quartiers qui échappent à la crasse, la violence, la laideur et la folie. La ville entière est la contamination même, la tumeur - symbole de la fin de l'Humain en soi.

Je n'ose évidemment guère sortir de mon terrier. Les gens d'ici disent que ma répulsion est une hallucination et que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. L'être peut si bien s'adapter à la folie, à la violence et au vice que tout cela devient vite une seconde nature et la première est totalement oubliée et niée : même la victime nie qu'il y ait réel danger. Ce fait que j'ai observé plusieurs fois m'a toujours surpris. J'ai même connu des New-Yorkais qui ayant été attaqués de nombreuses fois et ayant tout perdu prétendaient que le crime n'existait que dans l'esprit ! et pas plus à New York qu'à Madrid ou Moscou disaient-ils en insistant...

Pas un spectacle, un film, un concert dans le journal qui n'implique une forme ou une autre de perversion ; depuis la troupe de danse des "Pygmées homosexuels" jusqu'aux "Juifs pour un Catholicisme lesbien" qui récitent des poèmes sur les tarots égyptiens en se masturbant avec la croix gammée, je n'arrive pas à trouver de spectacle sain ou inspirant dans une ville où Ingmar Bergman et Hermann Hesse sont considérés comme du roman à l'eau de rose pour jeunes filles bourgeoises d'origine suisse.

Je me sens un peu comme un noir devait se sentir à Boston il y a cent ans mais c'est maintenant l'inverse car c'est le blanc ici qui est tabou et je ne parle pas seulement de la couleur de la peau mais aussi de la couleur ambiante des vêtements jusqu'aux affiches des rues.

Enfin, j'écoute dans mon nid "Les Anges de la Consolation" de l'ami Iasos et tout est donc pour le mieux aujourd'hui.

le 5 novembre 1983

Hier soir, nous sommes allés à une lecture de Poésie par notre ami Ira Cohen qui se déroulait dans un petit théâtre, une cave devrais-je dire, du quartier délabré du Lower East Side. Une trentaine de fidèles, la plupart des adultes de plus de 35 ans et parmi eux, Julian Beck du Living Théâtre que je n'avais pas vu depuis très longtemps puisque il est toujours en Europe. La vie a tellement changé depuis les sixties que c'est inexprimable ! Les acteurs et les spectateurs étaient identiques à ceux d'il y a quinze ans - la vieille garde - et l'endroit était le même. Pourtant hier soir, notre petit groupe était tellement isolé, tellement ésotérique et à contre-courant que nous nous serions crus en les catacombes de Rome comme les premiers chrétiens. Ou encore des réfugiés dans un abri pendant un bombardement. Que des êtres humains acceptent de vivre dans un tel environnement dépasse l'imagination. Le délabrement et l'hostilité ambiante atteignent des degrés bien au-delà des temps de guerre dans une grande ville - une guerre civile bien sûr. Quelle folie d'avoir à risquer sa vie dans son propre pays pour aller à une lecture ou à un concert. Enfin tout c'est bien passé et nous y avons rencontré nombre de vieux amis de Kathmandu, de Boulder et d'ailleurs ; l'atmosphère très intime nécessaire à la poésie permit à Ira de se donner à fond. Ses nouveaux poèmes écrits depuis son retour en Amérique il y a deux ans avec leurs images violentes inspirées de l'ambiance locale me plaisent beaucoup moins que ses poèmes d'Asie et cela n'est guère étonnant si tant est que je suis moi-même victime d'une telle chute d'inspiration poétique en Californie ...

le 9 novembre 1983

Nous avons passé l'après-midi d'hier à enregistrer une interview grandiose avec John Schaeffer pour WNYC et toute la soirée jusque tard dans la nuit avec Mati Klarwein ce qui fut extrêmement stimulant. Cela faisait douze ans que j'admirais Mati, le seul peintre psychédélique vraiment célèbre, et lui connaissait déjà bien ma musique tant il s'avère qu'à New York, personne ne semble me connaître comme peintre.

Notre séjour dans cette ville se prolonge par notre succès et notre confort inattendus.

Et dire que j'ai revu Kim le jour même de l'entrée de Pluton en Scorpion (le 4 novembre) après tant d'années à se languir ! Nous avons fais l'amour tout de suite et jours et nuits, depuis. Je veux la demander en mariage. Mais il est encore trop tôt pour parler de cela qui se balance à chaque instant entre le Néant et l'Inespéré. Nous connaissons bien le Néant mais qu'est-ce que l'Inespéré ? L'illusion de l'espoir absolu sans doute, que l'échec inhérent contre toute attente et de lui-même, pour une seule fois S'ABSTIENNE !

Paris, France

Le 27 novembre 1983

Nous sommes à Paris depuis quelques jours après plus d'une semaine d'ennui mortel à Londres où il m'était impossible d'écrire tant il n'y avait rien à exprimer. Le contraste avec New York City est en effet si gigantesque que l'on passe de la stimulation totale à la morosité morbide. Londres est sans doute la ville la plus froide du monde et Paris res semble plus à N.Y.C. en cela que l'on peut au moins y vivre la nuit quand on ne peut dormir. Mais quelle vie superficielle ! Tous nos anciens amis sont devenus de parfaits bourgeois et après quelques jours de ferventes beuveries dans le style local, on se retrouve avec les gosses et leur cynisme que l'on a toujours fui dans cette métropole décadente qui ne s'en remettra jamais de l'être.

Naconne, France

le 13 décembre 1983

Notre séjour parisien de quinze jours fut une perte de temps absolue, de l'énergie gâchée à semer des graines dans du béton armé : Paris parle une langue aussi morte qu'Athènes mais beaucoup moins chaleureuse et tellement plus cynique. Nos anciens amis sont comme retombés en enfance, une enfance débile sous le joug des idoles anglo-saxons tant haïs de nous et ils s'en masturbent par dérision, eux les maîtres de la dérision et du plaisir gratuit. Le néant de toute culture française apparaît plus évident que la Tour Eiffel au milieu d'un champ de pâquerettes. Pas un événement, pas un être, pas un souffle qui vibre là de lui-même à une fréquence visible ; rien qui apporte l'extase, l'inspiration ou le repos à l'être le plus naïf, le plus ouvert ou le plus assoiffé ; pas le moindre concert, le moindre film, la moindre relation qui en appelle au-dessus de la ceinture : c'est comme se trouver au milieu d'un jardin d'enfants retardés et fiers de l'être et s'en vantant devant nous par mépris de toute noblesse d'âme et de toute grandeur de cœur. Et l'on se demande ce que nous sommes venu faire ici si ce n'est purement et simplement échapper à la Californie.

Le 20 décembre 1983

Hélas ! Même au plus bas, on peut encore tomber de haut ; on entre alors dans la Mytho logie : je découvre les méfaits monstrueux du communisme en France car maintenant on veut m'empêcher de quitter le pays avec mon argent et un billet d'avion pour Tahiti ! Il s'agit d'une sombre affaire de contrôle des changes que ce gouver-nement nous impose après avoir ruiné le pays ...

Copenhague, Danemark

le 8 janvier 1984

Depuis quatre jours au Danemark que je quitte ce soir pour l'Allemagne. Je vais résumer un peu de mon voyage jusqu'ici : j'ai passé la semaine des fêtes à Paris. La seule personne que je rencontrais et à qui je pouvais parler de notre vie suicidaire et dénuée de sens dans cette ville, loin de toute possibilité de travail artistique, fut ce pauvre Iannis dont le destin est à présent si semblable au nôtre : lui et moi sommes arrivés en Californie il y a dix ans et nous, avons vécu là-bas pour les mêmes raisons et de manière très similaire puisque lui aussi avait un petit studio de musique électronique à Marin County ; lui aussi se sépare de sa femme californienne et cette similitude de notre aventure actuelle apparaît bien troublante... Nous renouâmes aussi des rapports avec Eric Dumont qui nous parut d'abord plus équilibré qu'à l'ordinaire, impression qui se dissipa vite pour aboutir au délire familier que nous connaissons ; Eric ne sait pas quoi faire de son argent à Paris et cette atmosphère sera toujours la plus déprimante pour nous qui avons de si grands projets que seul le manque d'argent éternel nous empêche de réaliser ...

Les nouvelles de Californie étaient de pire en pire : nous allions perdre notre maison et notre studio allait devoir être démantelé et mis en garde-meuble en notre absence. Nous aurions dû voler immédiatement là-bas pour sauver la situation. Et pourtant, bien qu'ayant déjà notre billet d'avion, nous ne voulions rien en faire. Étrange situation suicidaire, incompréhensible autrement de l'extérieur : nous ne faisons rien en Europe que de nous ennuyer, nous geler et dépenser notre argent à boire pour se réchauffer et alors que nous avons une belle maison pleine d'équipement en Californie, nous la laissons à l'abandon pour rester en Europe sans raison pratique aucune ! C'est que nous devons nous forcer nous-même en coupant nos propres ponts à trouver un autre lieu que la Californie où nous établir pour travailler et les attaches morbides et malsaines à cette Californie où nous avons tant souffert et à laquelle nous avons tant donné pendant dix ans, sont encore tellement fortes, surtout matériellement, que ce sevrage ne peut se faire sans violence et toutes les apparences de l'auto-destruction.

Il est remarquable que notre ami Iannis soit dans une situation identique à la nôtre à tous points de vue : il compte aller s'installer en Australie et moi à Tahiti, c'est donc encore la même direction ; mais Iannis a des parents riches en Grèce et sa jolie femme l'aime toujours, principales différences entre nous ...

Pour en revenir à mon voyage, j'ai donc pris le train de Paris à Hambourg le 1er janvier où je suis arrivé tôt le matin pour y rencontrer mes amis Ole et Hannah Nydahl qui avaient déjà quitté Copenhague et qu'il est devenu incroyablement difficile de coincer quelque part tant ils voyagent. Cette longue journée à Hambourg fut un succès total. D'abord je passai un matin délicieux avec Ole et Hannah dans le grand centre bouddhiste de Hambourg où mes amis sont devenus de vrais "gurus" que les foules se battent pour toucher dans une atmosphère très sixties qui n'existe plus du tout à l'ouest du Rhin, avec des gens souriants et épanouis partout. Puis je passai l'après-midi au quartier général de PPG avec Wolfgang Palm, l'inventeur génial et modeste, dans une atmosphère très familiale propre à l'envolée de l'esprit électronique et à la concentration la plus intense sur les sujets techniques qui nous tiennent à cœur. Je découvris avec délice qu'ils n'avaient pas perdu leur temps depuis l'année dernière lorsque j'avais acheté le Wave 2.2 et nous refîmes ensemble mentalement l'intérieur entier de mon synthé. De nouvelles modifications logicielles étaient achevées et l'on me donna gracieusement les derniers EPROMs que je pourrais installer moi-même pour avoir ainsi de tout nouveaux programmes en mémoire. Comme j'aime cette Allemagne et que la vie serait donc simple si je pouvais m'en rapprocher définitivement ! Comme d'habitude c'était l'extase d'avoir quitté la France et en un seul jour de pouvoir accomplir ce qui prendrait des mois en France si c'était même possible. Le système PPG dans son entier est une merveille de conception et j'attends dans mon rêve de pouvoir acquérir le système complet pour me retirer sur une île déserte. De ce côté-là au moins les choses semblaient continuer à évoluer dans la direction de l'esprit.

Il faisait déjà nuit lorsque je quittais PPG dans un état de grande stimulation mentale pour rentrer au centre dire au revoir à Ole et Hannah. Ces adieux comme à l'habitude tibétaine n'en finissaient pas et nous étions tous très heureux de les prolonger.

Je voulais cependant prendre le train de nuit pour Copenhague où j'arriverai à 7 heures du matin, heure des plus indues pour moi. Mon amie June devait pourtant venir me chercher à la gare et cela me rassurait. Je coupai donc cours aux effusions des adieux, sautai dans un taxi en route pour la gare d'Hambourg où j'arrivai à ma très grande surprise avec trois heures d'avance. Quelque chose s'était encore passé avec Ole qui avait complètement modifié le sens du temps ! Tout cela était très intéressant et cette journée avait été si bien remplie que j'étais d'humeur enthousiaste, pour changer. Je pris le train plutôt bondé pour Copenhague et j'essayai de dormir en vain, réveillé à chaque assoupissement par les contrôleurs, les douaniers ou les gens du ferry ; j'arrivai donc épuisé en pleine obscurité à Copenhague où heureusement il ne faisait pas froid. J'étais plutôt désorienté à cette heure-là mais June m'attendait fidèlement et m'emmena en bus où elle logeait avec un pseudo-artiste danois d'une cinquantaine d'années qui avait préparé le déjeuner. Bien qu'il ne me fit pas une bonne impression, il se conduisait gentiment et j'essayai de récupérer en buvant force café à l'aquavit. June avait arrangé de me loger chez ses parents adoptifs à Hellerup dans une jolie maison de banlieue où j'aurais ma propre chambre avec bureau : j'étais un peu anxieux que ce soit loin du centre de la ville mais une fois arrivé, je me trouvais très satisfait car tout à fait dans mon milieu Scandinave préféré ; un vieux couple d'intellectuels danois passionné de musique classique qui me traitait comme leur fils. Après un bain, je récupérai la grande forme et c'était magique de retrouver cette atmosphère intime après tant d'années loin d'ici : j'avais toujours adoré ce pays.

Entre ces jolies maisons Scandinaves et la propreté des rues filtrait cette lumière septen trionale, oblique, diffuse (mais lumineuse même dans le gris contrairement à Londres ou à Paris) qui m'a toujours séduit comme l'aube du mystère. À cela s'ajoutait la résurgence progressive des souvenirs d'ici, vieux de plus de dix ans, ce qui donnait un aspect magique de redécouverte à notre sentiment porté au romantisme outré dont nous avons été tant privé en Californie comme en France.

Notre hôte, un vieux gentleman du nom de Sven, semblait d'ailleurs ne plus vivre que pour la musique "classique" et s'étant pourvu d'un système stéréophonique de haute qualité, il passait jours et nuits à écouter dans sa magnifique bibliothèque les grands chefs d'oeuvre du répertoire romantique qui nous sont familiers de cœur et d'esprit.

June de son côté, en parfaite Cancer-Verseau, jouait à merveille son rôle d'hôtesse et m'accompagnait partout où je désirais aller par le chemin des écoliers en prenant tous mes rendez-vous et mes billets de voyage. Je me sentais d'humeur à continuer vers le Nord, vers l'aventure, plutôt que de m'occuper comme de routine d'appeler des gens au téléphone et de prendre des rendez-vous pour faire distribuer "Procession" en Scandinavie. L'année dernière, j'avais éprouvé à la même époque ce même sentiment lorsque j'étais allé pour un jour seulement dans le sud de la France : continuer vers le Sud ! C'est sans doute l'instinct de la poésie qui revient à chaque fois que nous atteignons les régions limitrophes du "business world" aussi bien au Nord qu'au Sud et qui voudrait nous faire franchir ce pas jusqu'à elles, nous déconditionner de la folie moderne de ce monde des affaires où nous avons sombré depuis si longtemps. Mais nous ne sommes pas prêt avant d'en avoir fini avec un certain disque, une certaine "Last Wave".. Alors, à contre-cœur, nous replongeons toujours dans le monde du téléphone. Ainsi nous convînmes avec l'ami pseudo-artiste de June d'un assez long voyage dans le Sud du Danemark pour rendre visite au "musicien électronique officiel" du nom de Gunner Maller Pedersen - dans ces monarchies socialistes, il y a toujours ces artistes "de cour" et vu la faible population, la minorité se distingue facilement.

Entre temps, je passai une merveilleuse après-midi à la Gompa en compagnie d'Hannah, revenue de Hambourg alors qu'Ole s'était envolé de là-bas pour New York. Nous épluchâmes ensemble nos souvenirs en passant en revue tous nos anciens amis d'ici au temps du Dharma sérieux. Il s'avéra vite qu'ils étaient tous soit morts, soit fous avec une minorité devenue riche par l'adoption de la vocation commerciale. C'était une véritable "liste" noire que nous établissions ainsi Hannah et moi, cette liste-bilan de notre généra tion psychédélique décédée de façon si particulière, d'une mort si peu naturelle, telle cette liste à la fin du livre de Philip Dick "Substance Mort" à laquelle nous avons dû aussi l'ajouter lui-même depuis. Nous nous comptions sans fierté au nombre des rares survivants de cette période expérimentale à l'espoir si grandiose retombé de si haut. Cette liste est en effet si longue et elle inclut tant d'ami(e)s qui nous furent proches au Danemark et ailleurs ! Je pense que tous les rares survivants de cette période doivent eux aussi avoir leur "liste" puisque c'est toute une époque qui a sombré et sans doute sommes-nous même les seuls à nous rappeler puisque les "autres" n'ont que l'oubli pour mémoire en ce monde ou alors ils n'ont simplement jamais su ni connu. Hannah semblait partager entièrement mes pensées sur les raisons profondes d'une telle débâcle. Comme on l'a dit en Occident "beaucoup d'appelés, peu d'élus" et bien qu'une telle pensée soit dangereuse dans l'esprit de certains, nous avons l'évidence pour nous, hélas.

Avec ce qui se profile comme futur à l'horizon, c'est de toute façon la plus lourde respon sabilité que d'être survivant. Dans la Baie de San Francisco, où la bombe psychédélique fut jetée dans les années soixante comme une fission de la psyché, il est incroyablement tragique de se retrouver seul sain d'esprit au milieu d'une jungle d'enfants retardés et de psychotiques en tout genre. Au Danemark, si peu peuplé, cela fut plus une affaire de famille et particulièrement notre famille du Dharma d'alors venue en droite ligne de l'Orientalisme psychédélique des environs de l'Himalaya. Nous faisions donc la part des choses avec Hannah et c'est tout un chapitre de notre vie commune que nous fermions ensemble à jamais dans le passé. Elle nous laissa pour aller diriger la puja du soir et nous, dans la nuit, buvions du cognac en marchant pour réchauffer le corps à la hauteur de nos pensées qui flottaient loin parmi les étoiles du ciel nordique. Rentrant à pied par le calme cristallin de cet hiver endormi, nous disions adieu déjà aux jours heureux et intenses que nous y avions vécus dans la camaraderie insouciante de l'esprit qui caractérise tous les départs et les débuts de route. Comme toute chose nous paraissait moins sûre à présent et le cheminement plus solitaire ! Nous ne pouvions qu'envier Hannah qui, ayant choisi la route monastique, se trouvait bien au chaud dans la prière quotidienne avec les jeunes fidèles au sein du temple maintenant comme hier et demain, avec une tâche si bien tracée d'avance. Nous, où nous fallait-il encore aller à cette heure et demain seul encore et sans raison établie dans les trains de nuit ? Il ne restait plus que quelques jours avant que je perde définitivement ma maison et mon studio en Californie et que faisais-je là à des milliers de kilomères en plein hiver à chercher dans les flocons épars des bribes d'un passé si totalement détaché de ma vie actuelle ? Tout cela me semblait fou en fait et je poussais le destin à bout comme par impuissance à assumer un présent qui ne me disait rien. Il fallait sans doute tout casser et brouiller toutes les cartes pour enfin s'y retrouver m'étais-je dit, mais aujourd'hui, si proche de l'échéance et si loin de tout recours, je n'étais plus sûr de rien. Il y avait si longtemps déjà que j'essayais de me perdre pour me retrouver que j'avais dû réussir sans le savoir et c'était là un constat d'échec total car le seul but est toujours l'expansion de la conscience, de cela au moins j'étais certain. Tout comme Klaus Schulze et tant d'autres artistes européens avant lui, je sombrais dans l'alcool à cette période décisive du chemin pour échapper au sentiment de la glorieuse jeunesse perdue et du passé si haut en couleur qui ne reviendrait plus, sous le prétexte fallacieux de faire comme mes contemporains à la mode du présent, par compassion ou effort de corn munication... Je me détruisais pour ne pas faire bande à part dans mon univers si supérieur ! Quelle folie ! Et avec quel talent j'arrivais toujours à justifier aussi bien à moi-même qu'aux autres avec des intentions sublimes toutes mes faiblesses les plus grossières ! Ah ! mais dans l'air du ciel glacé des relents de larmes poétiques arrivaient donc encore à m'émouvoir et sentaient la musique à quelques coins de rue comme une odeur de la vue miroitant un instant entre les bouleaux d'un jardin de cette banlieue modèle ; tout n'était donc pas perdu, je n'étais pas mort, et ce coup d'œil furtif suffisait à réveiller mes sens à l'existence d'un vrai bonheur dans la beauté fugitive de l'imper manence absolue de cette nuit et de mes pas dans le silence et le vent. C'était de CELA que j'avais envie. C'était à la recherche de CELA que j'étais encore et toujours pour l'étreindre et ne plus relâcher l'étreinte. Et CELA seul comptait vraiment et tout valait la peine pour CELA et il faudrait bien qu'un jour cette impermanence me devienne chère et que la coupe soit consommée sans qu'il en reste trace de regret ou d'amertume, que le futur rachète le passé à jamais.

Ce relent de violon au détour d'un chemin, comme un courant d'air entre deux pensées de bouleaux et la vue d'une étoile entre deux cillations de l'espace, suffit-il donc à redonner un sens à une vie qui s'égare ? Le cœur qui enfle en se dressant sous les larmes, se souvient-il donc encore de nous qui n'arrêtons jamais de le trahir et de douter de lui ? Oui, hurle le vent dans la nuit et nous, ravalant nos sanglots, cherchons comment faire durer cet instant pour toujours en retenant notre souffle de passant.

Comme il nous faut donc aller loin de par ce monde à présent pour retrouver un relent de poésie ou de pureté, esclave que nous sommes de toutes les grandes villes des affaires du monde ! Et comme nous avons peu de temps à lui consacrer à elle qui nous donne tout et sans laquelle cette vie n'est que le cauchemar de Maya !

Oui, il nous faut absolument trouver un nouveau lieu où l'honorer et lui consacrer beaucoup plus de temps, le plus possible de temps, TOUT notre temps qui est le sien. C'est la course à l'argent pour les machines, l'atmosphère américaine du succès spirituel par la matière qui nous égare et nous rend si malheureux. Notre nature n'est pas faite pour cela et ne s'y fera jamais. Il faut trouver un compromis où nous ayons assez d'équipement et en même temps un lieu de retraite isolé dans la nature où méditer sans interruption et sans penser au business des disques et de tout ce fatras commercial qui nous pollue l'existence jusqu'au désespoir et qui n'aboutira de toute façon jamais à rien dans cet âge du fer où nos désirs sont ailleurs.

Le bonheur pour nous ne peut jamais passer par la réalité des hommes. Nous sommes esclave d'un monde à la fois plus élevé, plus beau et plus subtil dont la création seule donne un sens à notre vie. L'Utopie et l'Idéal sont notre seule réalité à nous. Dane Rudhyar dans sa dernière lettre, me fait la leçon en me citant le proverbe de sa sagesse :"de l'idéalité à la réalité", c'est là le chemin me dit-il. Hélas, j'ai essayé et je n'y peux rien : mon cœur tel un gaz échappe toujours à la pesanteur du sens commun et de la réalité des hommes avec qui il ne peut jamais se trouver de goût commun ou de point d'attache ; il ne vit que dans l'absence de poids et loin du centre et de l'action "ce cher point du monde". Et à essayer toujours de le retenir et de le raisonner, je ne fais que m'enchaîner moi-même au néant et au chagrin d'être ici-bas porc parmi les porcs, homme parmi les hommes ou dieu parmi les dieux.

Je n'ai jamais désiré la sagesse mais simplement suivre mon cœur dans ses envols et ses délires sans avoir de compte à rendre à personne. Cette liberté là est sans doute impossible mais je n'ai plus le choix, il me faut la tenter sans répit jusqu'à l'infini où mon cœur m'attend depuis toujours.

Et c'est pour cela que je marchais seul dans la nuit au Danemark en sortant de ce beau temple tibétain où j'avais laissé Hannah si bien entourée à sa prière du soir. C'était là toute la différence entre nous : d'un côté la sagesse et de l'autre cette odeur de violon au coin d'une rue, éphémère comme la luciole des banquises, mais dont notre coeur était épris à mourir.

Après une dernière cigarette dans le silence percé de mouettes de ce 4 janvier danois, je rentrai doucement pour dormir.

Naconne, France

le 2 février 1984

Je remonte ce soir à Paris et demain matin départ avec Olivier pour Francfort... La pour suite infernale de ces voyages presque quotidiens de pays en pays m'a épuisé et j'ai perdu tout sens de direction. Cela devient de l'automatisme comme à la fin des pérégrinations avec les Lamas tibétains : un lieu en amène un autre comme de lui-même. Mais l'on est bien aux antipodes des pèlerinages ou des voyages spirituels. Ce n'est que de business qu'il s'agit, hélas ...

Nous en étions resté à nos premiers jours à Copenhague et à la redécouverte magique de l'aura Scandinave qui nous a toujours été chère. Nous considérions même nous installer à Copenhague, petite ville plus facile à vivre et plus légère que l'Allemagne tout en en étant proche avec ainsi PPG à notre porte. L'ennui c'est qu'en un rien de temps, on y a vite rencontré tous les gens de son bord et cette petite famille devient trop vite comme en province l'empire des commérages, ce qui n'est nullement le cas à Berlin Ouest, ville à peine plus grande mais O combien plus cosmopolite et culturelle. C'est d'ailleurs cette provincialité qui gâcha les derniers jours de notre séjour là-bas : June, son vieil amant artiste et moi-même partîmes ensemble loin au sud-ouest du Danemark pour rendre visite au musicien électronique "officiel". Une beuverie à la danoise s'ensuivit comme de coutume le vendredi soir et tous ces danois commencèrent à se faire la guerre dans des querelles de ménage, grotesques auxquelles heureusement je ne comprenais rien si ce n'est qu'ils supportaient toujours aussi mal l'alcool. Le "musicien officiel" avait son studio 16 pistes qu'il n'utilisait évidemment presque jamais puisqu'il en était encore, comme tous ses collègues de par le monde, à la musique concrète des années 50, et je m'y réfugiai pour écouter des bandes et échapper au chahut de la salle à manger. Gunner Maller Pedersen qualifia ma musique d'absurde car j'utilisais des instruments acoustiques et, péché suprême, des mélodies et des harmonies du siècle dernier ! Sa musique était une copie pure et simple en moins subtil du "Sonic Seasoning" de Walter Carlos qu'il prétendait ne pas connaître. Bref, une situation sans intérêt et sans communication, coincé en pleine nuit au fin fond de la campagne danoise. Lorsque je revins à la salle à manger, June s'était tellement disputée avec son ami qu'elle pleurait hystériquement. Elle s'enfuit en pleine nuit et rentra seule à Copenhague au petit jour. Bien qu'étant moi-même complètement à l'extérieur de leurs histoires, cela ne présageait rien de bon car le lendemain soir, je devais faire un diaporama chez June et son ami où j'avais donné rendez-vous à toutes mes anciennes connaissances locales que je n'avais pas le temps de rencontrer séparément. Le lendemain donc, en fin d'après-midi, je rentrais en train à Copenhague avec l'ami dépité de June ; nous devions arriver juste à temps pour ouvrir la porte aux invités et installer le matériel. Lorsque nous arrivâmes, June avait déménagé toutes ses affaires et le pauvre bougre, écroulé, ne se sentait guère d'humeur à recevoir du monde dans sa maison où pas même un mot d'adieu de June ne l'y attendait. J'étais évidemment très embarrassé et furieux envers June d'avoir gâché ma party pour des raisons personnelles peu justifiables. Elle s'était réfugiée chez son père adoptif Sven, c'est à dire "chez moi", et elle me dit au téléphone qu'elle avait décommandé tout le monde excepté une personne qu'elle n'avait pu joindre : Jeirgen Rosenhoff, qui arriva quelques minutes plus tard. Je lui montrai en vitesse quelques diapositives et comme les vibrations du lieu ne se prêtaient guère à la fête, nous partîmes bientôt tous deux pour un bar près de chez lui afin d'y consumer la nuit au bûcher de nos souvenirs. Cela dura jusqu'à deux heures du matin puis je rentrai dormir car je voulais quitter Copenhague le lendemain puisque je n'avais plus rien à y faire. Je contemplais la possibilité de prendre le train de 22 heures pour Berlin mais je n'avais encore pris aucun contact avec mes amis question hébergement et je n'étais donc sûr de rien. De plus, nous étions aujourd'hui le 8 janvier et dans deux jours je perdrais ma maison et mon studio en Californie. J'en étais donc arrivé au paroxysme de l'incertitude, au moment décisif de mon pari, de mon défi insensé, à la croisée de deux grandes routes divergentes. Je fis ma valise de bonne heure et passai la journée à écrire pour m'éclaircir les idées. June était chez un ami habitant à côté de la gare. La nuit tombée, je fis mes adieux à Sven et à sa femme qui avaient été si hospitaliers et qui m'avaient gavé de musique et de tyk melk. Puis je pris le métro pour la gare où je déposai ma valise à la consigne. Ensuite j'allai à côté retrouver June avec l'intention de téléphoner à Berlin pour y trouver un logement et m'enquérir de la situation de mes amis musiciens là-bas. Je réussis à joindre de suite Michael Hœnig qui m'apprit à ma grande surprise que Terry Riley arrivait le soir même à Berlin pour donner au Café Einstein une série de six concerts en une semaine et qu'en conséquence il ne pouvait me loger. J'étais extrêmement enthousiaste d'apprendre cette nouvelle car c'était là le signe que j'attendais : j'irai coûte que coûte à Berlin cette nuit. Je téléphonai à Robert Schroder et à Klaus Schulze pour savoir si je pouvais leur rendre visite à mon retour de Berlin et il se trouva qu'eux-mêmes s'y rendraient en fin de semaine ! Il fallait maintenant que je trouve un logement là-bas. Il ne restait qu'une heure avant le départ du train et je n'avais ni de billet ni même mangé de la journée. Après de nombreux coups de fil, je réussis à joindre Harald Grosskopf à son studio et il m'invita à loger chez lui dans le quartier de Kreutzberg. Tout était décidé ; j'arriverai à Berlin à 8 heures demain matin. Je me sentais de bonne humeur et tout excité à la pensée de retrouver enfin la Mecque de la musique moderne avec tout le monde présent autour de Terry comme il y a cinq ans déjà pour le Metamusik Festival. Le destin avait parlé, il fallait suivre ; je n'aurai plus de maison en Californie demain et je serai à Berlin au Café Einstein. Quels étranges cycles de ma vie qui se recoupent sans cesse dans les mêmes lieux et les mêmes circonstances, mais avec toujours moins d'avenir, moins d'espoir, moins d'illusion ?! Et la solitude toujours, même avec des compagnons partout. Cette parole de J.R Duprey ne cessera de me hanter : "Qui croit prendre un chemin ne prend jamais que son corps par la fatigue". Comme cela résume bien mes allées et venues d'aujourd'hui ! Au fond du cœur, le malaise vis à vis de la situation en Californie demeurait comme une lie tassée par des siècles d'angoisse et d'échecs. A la dernière minute, je décidai de téléphoner à Barbara pour savoir les modalités du démontage de mon studio et sa mise en garde meuble dont elle devait s'occuper aujourd'hui vu le décallage horaire. Contre toute attente et à mon immense soulagement, elle me dit qu'elle venait juste de trouver quelqu'un pour sous-louer la maison, qu'ils avaient déjà payé, que tout était arrangé et que je pouvais garder ma maison et mon studio ! Je partis à la gare en chantant acheter mon billet pour Berlin ainsi qu'une bonne bouteille à boire en dix minutes avec June et son ami avant de monter dans le train. L'atmosphère était à l'allégresse ; Barbara s'était rachetée en me sauvant du gouffre où elle m'avait plongé lorsqu'elle m'avait abandonné en juin dernier sans prévenir. Je partais pour Berlin en grande forme, avec le vote de confiance du destin : mon défi avait réussi et je tenais les deux bouts du monde à la fois. Le train de la R.D.A. était minable et horriblement sale, mais j'avais un compartiment pour moi seul car qui allait à Berlin à ce moment-là ? J'essayai d'écrire mais le train tanguait trop. Alors je me forçai à dormir, par étape tout au long du voyage qui incluait trois heures de bateau, car je savais que la journée demain serait bien remplie.

Vers les six heures du matin, je commençai à contempler dans l'obscurité grise le paysage désolant, sans neige, mais balayé de flocons gris à l'horizontale, que nous traversions. Le train s'arrêta alors dans une grande gare, "Ostbahnhof ' et je compris que nous arrivions par Berlin-Est et allions bientôt passer le "mur", ce que je ne soupçonnais point puisque j'étais toujours arrivé par l'ouest. Le train resta quarante minutes dans cette gare déserte, la gare principale de Berlin-Est, sans qu'on aperçoive alentour la moindre créature montant ou descendant du train ou même passant sur les quais. C'était une symphonie dans le gris non seulement du paysage mais surtout de l'âme. Une atmosphère d'éternelle hésitation entre la nuit et le jour, et le jour n'aurait pas le dessus de sitôt.

S'il y a quelque part un paysage de la déprime et de l'ennui, ce ne peut-être qu'ici qu'on le trouve, car même le New Jersey apparaît criant de couleurs et de vie à côté de cette gare de Berlin-Est à 6 heures du matin ce 9 janvier 1984. Rien ne bougeait, aucune voix annonçant quoi que ce soit, et même les flocons de neige tombant à l'horizontale semblaient hésitants à se confondre dans la grisaille du sol où ils perdraient toute façon de blancheur ...

Encore une fois, je quitte aujourd'hui pour longtemps le lieu mal-aimé de mon enfance. Et des milliers de livres, de disques et d'écrits concentrés ici depuis tant d'années, je n'ai guère eu le temps d'en feuilleter plus d'un ou deux au hasard, sans jamais pouvoir approfondir une seule bribe de l'énorme sagesse emmagasinée là par mes soins diligents, en cette courte semaine de récupération physique que je viens de passer sous ce toit. Nous sera-t-il un jour possible dans cette vie de nous retrouver nous-même et d'être laissé seul avec notre sagesse, n'ayant plus rien à prouver, à chercher, à trouver ? et d'alors pouvoir enfin relire et nous plonger dans notre propre atmosphère, notre planète à nous, réunie sous ce toit pour ce jour béni où nous n'appartiendrons plus qu'à elle ?

le 6 février 1984

Voyage-éclair à Francfort comme l'année dernière pour la Foire de la Musique avec notre fidèle ami Olivier. Vu mes séjours récents en Allemagne, tout se passe comme sur des roulettes. Un choc pourtant au stand PPG : ils viennent juste de sortir un nouveau modèle (en l'espace d'une semaine puisque j'étais chez eux à Hambourg il y a un mois) et ils me conseillent de revendre le mien dès que possible pour ne pas trop y perdre. Devoir déjà vendre mon instrument après une seule année malgré des informations de première main et une étude on ne peut plus poussée du marché, me dégoûte complètement de cette industrie. Il y a un an à peine, je m'étais hissé par des sacrifices inouïs jusqu'à l'élite du "Digital Club" et voilà que tout est une fois de plus remis en question alors que je n'ai plus les moyens ou les espoirs de l'année dernière et sans avoir eu même le temps d'enregistrer plus d'un morceau avec mon Wave 2.2 !

Cannes, France

Fin février 1984

« Yes, he said, for a struggling artist to commit such a folly as attending in his own name and at his own expense the MIDEM at Cannes, is so very like for a mid-town shoe polish salesman who, on a hunch that his wife might be getting too involved at this point with her new boss working late seven days a week alone with him in a tiny cubicle on the 50th floor after what she told him last month on the phone and finding out at once upon query that she actually manages the entire building complex which is nothing but a huge whorehouse "instant pass transit hub open round the clock", which upon further inquiry turns up as the corporate head of an instant sex network stretching from coast to coast, and which - given the magnitude of foreign subsidiary operations everywhere in evidence really deserves the status of international prostitution empire - his own wife has of late come to supervise with a skyscraper full of mafia studs and yuppy dogs as her staff and the gilded penthouse with helicopter port that her latest flame the FBI director just fixed up as their love-nest as showing every hour on internal news flashes... would decide after ail that and in complete innocence to show up unannounced next Friday after work to have a quiet intimate chat with that wife of his about the color scheme he has finally chosen for the wall paper needing to be replaced in the bedroom of the rented studio slum that they call home sweet home and never seem to see often enough : they would order a couple of bagels with cream cheese over a glass of fake Perrier and after this friendly feast she would come home with him naturally as if nothing else had happened, as if nothing else could ever have happened before now and nothing would ever change there after ! ! ! »

Papeete, Tahiti

le 2 avril 1984

Je suis arrivé sur cette île le vendredi 30 mars à 3 heures et demi du matin.

Philippe, Helen, Patrice et Olivier L. m'attendaient très gentiment à l'aéroport. Cela faisait en fait cinq bons mois qu'ils m'attendaient car vu les prolongements de mes voyages en Europe et en Californie, j'étais très en retard sur l'horaire de départ. Comme la préparation des Jeux Olympiques de Los Angeles d'où j'avais pris l'avion pour Tahiti, mettait la ville et l'aéroport en effervescence, j'y étais venu de San Rafaël en voiture deux jours auparavant afin de pouvoir rentrer chez moi sans encombres à mon retour et j'eus ainsi l'occasion d'y déjeuner avec Michael Hoenig.

Philippe qui venait d'acheter une voiture me conduisit avec Helen chez lui vers cinq heures. Dès le début de la matinée, Helen me fit faire le tour de Papeete en attendant midi où nous devions déjeuner "en ville" en compagnie de Philippe et Patrice. Au cours de cette ballade de quatre heures dans les rues et les magasins de Papeete, je fus très déçu par tout ce que j'y vis, tant au point de vue architecture que par le contenu des boutiques et surtout en ce qui concernait les prix indécents qui s'y pratiquaient.

Ici, le marché aux fruits est réglementé par des tarifs de l'État français et ainsi, même le prix des produits locaux surpassent de beaucoup celui des produits identiques en Californie ou en France, ce qui enlève toute possibilité de se nourrir à bon marché. Je découvris d'ailleurs bientôt que mes amis ne mangeaient que des saloperies comme dans les fast-food américains pour ouvriers du Mid-West, et j'en fus désagréablement surpris. Me voilà donc ramené au régime sardines et Coca-Cola de ma pire époque de misère en Grèce il y a si longtemps, pensai-je ! Cet endroit ne me plaisait pas du tout de prime abord et après un minable sandwich au prix exhorbitant, Patrice me conduisit en moto visiter le bateau qu'il rénovait pour notre ami Michel R.

Ce n'était qu'un vieux rafiot tout petit mis en cale sèche sur lequel Patrice et ses amis travaillaient comme des esclaves à toutes les tâches, depuis la mécanique jusqu'aux soudures et j'en passe. Pour un artiste comme Patrice, cela me chagrinait plutôt mais il paraissait tout à fait enthousiaste et je compris vite que ce travail avait dû leur être assigné à tous par le guru comme "karma-yoga" tel que nous l'avions pratiqué à Copenhague au temps du Dharma, il y a si longtemps encore. Et voilà que tous les artistes de QUARTZ que je venais de si loin pour rencontrer et avec qui il avait été question de travailler, s'occupaient tous de rénovation de bateaux en rade de Papeete et qu'ils n'avaient plus le temps pour autre chose ! Bien mauvaise synchronisation encore une fois me disais-je... Après avoir fait le tour du rafiot, je marchai tranquillement jusqu'au centre de Papeete. En chemin, j'achetai une pellicule qui m'aurait coûté dix fois moins cher aux U.S.A. et je me maudis de ne pas en avoir acheté la veille à Los Angeles ! Je retournai dans ce fast-food, seul endroit familier, et je passai l'aprés-midi dans la sueur et le Coca à rédiger des aérogrammes. Le lendemain fut très similaire et je dépensai une fortune pour rien comme la veille. Nous fîmes en compagnie d'Helen une petite randonnée dans une vallée sans autre attrait que des bananiers pleins de bananes... plombées ! et numérotées comme les feuilles de tabac aux douanes de La Havane. Le soir, Philippe me conduisit dans la maison de banlieue dans laquelle j'avais loué une chambre pour deux semaines chez une hôtesse de l'air française. Quelques autres femmes y bavardaient de tout et de rien oisivement et je me retirai pour écrire. Le lendemain dimanche, Philippe et un couple d'amis parisiens vinrent me prendre de bonne heure pour enfin m'emmener explorer l'île de Tahiti. Nous grimpâmes d'abord jusqu'à un lac de la presqu'île qui s'avéra n'être qu'une bâche de plastique noire au fond d'un trou sans eau et sans explications. Déçus, nous redescendîmes jusqu'au rivage où il fut impossible de trouver la moindre plage décente - il n'y en a apparemment pas à Tahiti - et nous dûmes nous baigner au bord de la route dans des vagues dangereuses et trop alguées en recevant au ressac force cailloux dans les jambes. Pour une première baignade, ce n'était guère réussi ! Nous poussâmes jusqu'au seul vrai lac de Tahiti par la nouvelle route de terre qui n'était qu'une immense ornière. Après de multiples chocs et secousses à traverser une vallée étouffante, nous atteignîmes le lac dans un site volcanique à la beauté étrange et vide typique de ces îles, un lac noir rempli d'algues bizarres. Seul l'écho fantastique que ce lieu reflétait représentait une attraction à mon goût. Nous nous baignâmes assez longtemps jusqu'à la tombée de la nuit très rapide à cette latitude et c'était bien plus agréable que l'océan. Dans l'obscurité, la redescente fut excessivement cahoteuse et nous étions tous très fatigués. J'avais ainsi fait le tour de l'île en un seul jour et visité les endroits les plus spectaculaires sans jamais me trouver emballé ou simplement intéressé. Cela ne présageait pas un séjour marrant ! Trempé de sueur et troué par les moustiques, je rentrai dormir de suite.

le 4 avril 1984

C'est l'ennui français, cette indéfinissable frustration faucheuse d'élan, si typique du signe de la Vierge. L'énergie se consume dans la formalisation extrême de tout plutôt que dans l'emploi et l'usage des sens et des choses. Toujours de nouvelles règles et de nouveaux noms pour n'avoir pas à s'en servir car c'est ici la forme qui seule compte plutôt que le jeu et l'usage. C'est la culture des belles paroles à la place des actes. Il est évident qu'une telle loi imposée à des Polynésiens équivaut à la castration pour eux qui ne connaissaient que le plaisir de l'action au jour le jour et sans façon. Cela en fait des chiens faciles à nourrir avec des miettes du festin de la forme dont ils se passaient si bien.

La vitalité dynamique, expansionniste et optimiste des Américains fait totalement défaut ici où il n'y a même pas de consulat alors que tout transite par Los Angeles pour atteindre la France.

La comparaison avec mon séjour à Kathmandu tourne en ridicule ma venue dans ce faux paradis où il n'y a ni art, ni culture, ni religion digne de ce nom, ni vitamines stimulantes comme là-bas.

Tahiti est le paradis des ratés de l'administration française qui peuvent y faire carrière sans diplôme, sans talent et sans peine : on leur enlève même les impôts en prime. Tous les bureaucrates et les technocrates médiocres qui seraient au chômage en Europe trouvent ici emploi facile à "éduquer les sauvages" aux bonnes manières françaises. Quant à la Bombe, qui s'en soucie au paradis ?

Rien n'est plus loin pourtant du paradis que ce ghetto de soldats, de ratés fainéants et de pauvres natifs évincés de chez eux. Le climat y est trop chaud et humide, le lagon encercle l'île de ses eaux stagnantes et tout se décompose à peine mûri, les fruits, les fleurs et les femmes. Il n'y a pas de véritable plage en ces lieux et les guides touristiques sont truqués pour attirer les innocents. Maintenir une colonie aussi lointaine fait que la vie y est plus chère qu'à tout autre endroit, - prélude aux colonies de l'espace - ironie ésotérique vis à vis du "groupe" venu ici pour y faire la jonction avec nos "frères de l'espace" ! Les membres de ce groupe (dont pas un ne connaît l'Orient qu'ils rejettent dans le passé absolu) me rappelle hélas mes expériences pénibles avec les groupes bouddhistes entre 72 et 75 et la raison de mon éloignement définitif de toute organisation idéologique. Tous ces disciples attardés de la lettre et de l'habit réveillent encore en moi mes tendances icono clastes et casse-dogmes qui font de Tahiti un petit Boulder français toujours en retard d'une rame sur l'Amérique. "Naropa" à Boulder avec Trungpa, Allen Ginsberg, Gregory Corso, William Burroughs, etc, était pourtant infiniment moins bourgeois et infiniment plus réel. Et lorsque l'on voit ce que tout cela est devenu dix ans plus tard ! C'est nous qui sans doute avons vieilli trop vite et qui avons un mal fou à oublier Rimbaud et Nietzsche si tant est que cela en vaille la peine. Seul l'art pourrait nous faire transcender cet embarras et nous en étions bien conscient depuis le début de nos contacts avec des représentants de cette "secte" qui se limitaient toujours à des projets artistiques, seul motif de notre venue ici. Hélas sur le terrain, ces projets artistiques semblent bien chimériques et relégués en dernière place. Et c'est cela qui, vu notre impatience éternelle, crée le vrai malaise que nous ressentons actuellement, nous qui n'avons plus que faire des mots et des idées mais nous attachons seulement aux actes. Nous nous croyons capable d'abandonner l'alcool, le tabac et autres tabous du Nouvel Age si c'est là une condition d'admission au théâtre magique de l'alchimie par l'Art synergétique que l'on recherche depuis toujours, cette com munauté créatrice du "Jeu des Perles de Verre" ; mais voilà que l'on nous propose une fois de plus une version démodée de nos expériences passées et même une version française du New Age de Marin County, fantôme moribond et indigeste de nos dernières années d'enfers !

Il est bien entendu que nous courtisons toujours l'illusion, l'utopique et l'irréalisable. Nous nous sommes déjà expliqué là-dessus. Castalie est l'essence de l'utopie à l'heure actuelle, tout le monde sait cela. Cependant nous n'avons pas le choix, il nous faut continuer, il n'y a plus d'autre chemin pour nous. Le chamane est bien seul lorsqu'il recherche des égaux plutôt que des disciples, c'est un fait. Mais des disciples il y en aura toujours et les chamanes se font rares. La vraie connaissance effraie, parole banale, et nous sommes allé si loin que notre solitude ne saurait jamais nous étonner. Nous sommes esclave de cette vision qui terrifie les philistins (et qui exceptionnellement fut à la mode dans les années soixante) en cette ère du Verseau anti-héroïque entre toute, cette ère des communications impersonnelles symbolisées par l'ordinateur. C'est pour cela que cette technologie repré sente à la fois le symbole et le piège de ce "Nouvel Age" où nous devons prévaloir.

Tahiti, Polynésie

le 6 avril 1984

La situation ici ne s'améliore guère et l'ennui français croît de jour en jour. Hier, nous avons rencontré Michèle Barclay et Mike von Prohaska, nos premiers alliés ici, c'est à dire des gens de notre bord, pas "français", et qui ne font pas de manières. Notre désir est toujours de rencontrer des gens avec qui l'on puisse TRAVAILLER, c'est pour cela que nous sommes venu et rien d'autre ne nous intéresse. Notre Castalie doit être avant tout basée sur l'action artistique et doit s'abstenir d'idéologie, cause de tout échec. Il ne peut y avoir d'autre remède à notre ennui à ce stade de notre évolution. L'exemple constant de la compassion pour tout ce qui vit demeure la seule justification morale et se passe de préceptes. Nous savons cela depuis toujours et pourtant si rare semblent être ceux qui suivent cette voie si simple comme évidente du point de vue de l'appréhension mentale et qui ouvre tout le champ de l'humain à l'action directe !

le 16 avril 1984

Depuis une semaine dans une maison de luxe au style tahitien avec plage privée loin de Papeete. Mike et Michèle s'occupent bien de moi et j'ai l'impression de progresser un peu dans mon opinion sur la Polynésie.

C'est la nuit ici qui resplendit, magique et grandiose de par l'inconcevable puissance de l'océan. Je reste seul sur la plage toutes les nuits. Sur le récif, à moins de 500 mètres de distance, une barrière d'écume sonore fuse de gauche à droite tout le long de l'horizon telle une avalanche couchée à mesure que se brisent les grandes vagues ininterrompues. À mes pieds, les vaguelettes du lagon murmurent et folâtrent dans l'aigu comme des fillettes tahitiennes tandis que du récif coralien à l'horizon, la barrière d'écume sourd dans des basses de tombes sidérales.

J'essaye toutes mes cassettes sur ce fond implacable : déçu par Iasos dont j'attendais mieux vu ses influences polynésiennes, mais vraiment trop intermittent, trop calculé pour s'allier à l'infini patience des écumes nocturnes qui résonnent dans le gris-lune et l'écho de la peau coralienne étalée sur l'infrason grondant. "Mirage" toujours magnifique en regardant le ciel par-dessus Moorea. Le reste un peu indifférent car ne se mêlant pas assez au mouve ment de l'océan qui épuise la lenteur en même temps que l'éclair.

Phosphorescences infinies dans le gris opaque de lumière tamisée à l'écume. Toute réelle blancheur a été effacée. C'est la nuit à Tahiti et le lagon toujours calme miroite tandis qu'à l'arrière, l'océan rugit comme un fauve infini digère la nation des coraux qui nous protège de lui depuis des millénaires : enfin une compagnie pour nous ! Cet assaut inlassable nous manquera. Toutes portes ouvertes, notre sommeil l'avait déjà apprivoisé.

Papeete, Tahiti,le 19 avril 1984

C'est de nouveau la dépression depuis le retour à Papeete il y a trois jours. Les nouvelles de Californie obtenues à grands frais sont désastreuses : Daniel Kobialka est passé défaire mon studio en mon absence pour y récupérer sa part de matériel sans autre raison que le désir d'en priver l'heureux bénéficiaire qu'il ne connaît pas, alors que lui-même n'en a pas le moindre usage ; et ainsi je n'ai plus de 8 pistes à l'heure actuelle ! Mais qu'importe. Il y a si longtemps déjà que la partie est perdue de ce côté-là et l'on n'arrive même pas à faire distribuer la musique déjà achevée... alors pourquoi vouloir en enregistrer davantage ? Décidément, il est impossible de trouver un sens à cette vie, on ne peut guère que répéter qu'on ne le trouve pas et se lamenter comme je me lamente, seconde après seconde, où que ce soit. La solitude semble maintenant si immense, si intense et si dure que la Terre entière devrait tomber hors du système solaire sous un tel poids. Notre solitude est bien la chose la plus immense et la plus lourde dont on puisse concevoir l'existence. Les étoiles paraissent si diaphanes et si frêles en comparaison ! Notre solitude est l'océan avant l'avènement des humains, ces êtres qui pour nous aujourd'hui sont bien plus insignifiants que s'ils n'existaient pas. O se noyer dans cet océan ! Se mélanger aux coraux, aux poissons-pierres, aux murènes ! Et c'est presque l'ivresse des profondeurs qui nous gagne. Y a-t-il une ivresse des profondeurs de la solitude ? Nous croyons justement en faire l'expérience aujourd'hui. Ivre de solitude comme de tristesse, l'on voudrait s'étendre à l'ombre du seul arbre de la mort et que l'on retire de l'histoire notre état civil de vivant pour nous fondre dans le grand mausolée des coraux et des dunes.

Depuis trois jours, on ne fait rien d'autre que jouer à la belote avec Mike et Philippe car en effet, Mike a entrepris de m'apprendre le Jeu et le côté ludique de la vie afin de me guérir de la mélancolie et de l'ignorance en affaires... Quelle étrange façon pour nous de tuer l'ennui et le manque d'action dans cette colonie de vacances forcées ! Quand je repense aux touristes français de Kathmandu pendant la mousson, je me dis que j'ai dû perdre ma vie quelque part en étant trop précoce comme Rimbaud ...

Entre 20 et 30 ans, ma vie fut si pleine et extraordinaire que je me torturais à essayer de contacter le Normal et le Quotidien : tout ce que j'écrivais alors était de la poésie pure plutôt que la vie et maintenant que tout s'en est allé, je m'aperçois que ce que j'écris au présent est non seulement insignifiant et ordinaire comme ma vie d'aujourd'hui mais surtout que cela ne souffre plus la comparaison avec le monde glorieux de mon passé. Le poids d'une vie aussi intense que la mienne jusqu'à 31 ans enfonce complètement les chances du présent qui ne peut plus surenchérir. Tout a déjà été vécu, connu, vu, joué et bu, la grange est remplie à l'infini et il ne reste plus qu'à vendre son autobiographie pour nourrir l'ennui blasé du présent. Un grand maître a dit que l'ultime danger des psyché déliques étaient qu'ils épuisent toutes les provisions de "bon karma" comme un feu d'artifice de l'esprit et des sens qui lorsqu'il s'est éteint, ne laisse que le vide de l'ennui et un passé mythique qu'on ne peut plus égaler. Je crois que c'est là le cas de toute ma génération ...

Rangiroa, Archipel des Tuamotus

 

le 25 avril 1984

Enfin la vraie Polynésie !

Un atoll immense avec un récif terrifiant qui descend d'une traite à cinq milles mètres alors qu'à trois cent mètres de l'autre côté, c'est la plage-miroir du lagon ! Cette île comme un fil ovale jeté dans l'océan gigantesque est le plus grand cimetière que nous ayons vu. En effet, cela consiste seulement en du corail pilé et broyé par les vagues inlassables et tout a la forme et la blancheur d'ossements cassés. Cette nuit, nous nous sommes approché dans l'effroi le plus pur de ce récif aussi traîte que grandiose. A moins de vingt mètres du bord, nous ressentions une terreur jamais imaginée. Les vagues qui roulent contre le mur alvéolé de cinq mille mètres de hauteur qui tombe à pic, sont simplement ahurissantes de puissance ! En face d'une telle énergie, nous nous sentons réduit à l'état de fétu sur l'océan implacable de la mort et de la vie antédiluvienne. Un courant de frayeur vierge nous balaye comme une plume sous le déferlement assourdissant de l'écume à la chaîne.

le 1er mai 1984

Nous sommes depuis plusieurs jours sur un motu (un îlot) privé où Igor Hossein qui en a la garde nous héberge. Ce motu est situé au milieu de la passe de Rangiroa et la maison où nous habitons se dresse en surplomb sur le courant qui s'inverse toutes les six heures. Le son de l'océan pénètre de tous les côtés dans cette maison sur pilotis et c'est comme vivre dans un aquarium à la richesse et la variété infinies. Il est difficile d'imaginer un endroit plus invraisemblable où construire une maison et de jour comme de nuit, nous vivons un rêve beau, étrange et effrayant à la fois. Avec son petit hors-bord, Igor nous emmène dans des lieux absolument inexplorés faire de la plongée sous-marine dans des eaux turquoises à la clarté de cristal. Comme nous n'avons jamais fait ce genre d'expérience auparavant, il s'agit pour nous d'un mode de vie totalement nouveau et assez déroutant au premier abord. Cet atoll soi-disant paradisiaque est en fait infesté de requins, de murènes, de poissons pierre et d'une inconcevable variété de faune empoisonnée dont il faut sans cesse se méfier. Dans cet océan, la lutte pour la survie est seule règle et atteint un degré d'intensité qui dépasse de beaucoup celui même de la ville de New York ou de quelconque endroit sur Terre que nous ayons connu. La Méditerranée n'est qu'une piscine chauffée comparée au Pacifique et ici où la terre est si rare, c'est exclusivement dans la jungle vorace de l'océan que l'on vit. Toutes nos premières expériences avec ce milieu sont remplies de terreur. C'est comme si nous découvrions la peur, une peur à nous, bien différente de celle de Siegfried. Dans ce monde qui n'est qu'estomac où tout se mange et se fait manger, notre vie toute de culture se trouve décapitée. Lorsque pour la première fois nous avons regardé entre les récifs de coraux à l'aide d'un masque de plongée, un spectacle terrifiant s'est offert à nos yeux, un monde de danger extrême où la vie et la mort s'échangent mutuellement des milliards de fois à chaque seconde. Nos amis d'ici ne partagent nullement notre peur et notre vision. Ils s'amusent à tuer des poissons pour les manger et s'émerveillent de la beauté des paysages sous-marins, cette beauté qui nous apparaît comme une pure projection de l'esthétisme humain en compensation à la vie infernalement dénaturée du citadin d'au jourd'hui. Puisque les Occidentaux d'ici n'ont pas vraiment besoin de chasser pour vivre, il s'agit en fait d'un sport de vacances comme défoulement à leur vie de citadins opprimés. Ainsi, mon existence actuelle en dehors du plaisir physique que j'en retire, m'apparaît complètement déplacée et artificielle. L'univers de l'océan est un monde en soi, aussi indépendant du terrestre que l'est une autre planète de par ses lois et ses usages, au niveau des êtres qui le peuplent. Le sol qui dépasse de l'eau se constitue entièrement de coraux morts et broyés sur lequel aucune créature non amphibie ne vit à part les moustiques et qui arbore des cocotiers pour unique végétation. La terre ici est donc pratiquement inexistante, incroyablement simplifiée et les hommes qui l'habitent, à son image, font preuve d'un simplisme atterrant. Le mythe du bon sauvage cher à la société sur-raffinée de l'Europe du 18ème siècle apparaît ici comme une triste farce inventée par des êtres coupés de toute réalité naturelle, où le culte des "bonnes manières" supplante entièrement l'instinct de survie. En Polynésie, la lutte pour survivre a dû être pourtant exceptionnellement âpre et on ne peut imaginer - l'Amazonie mise à part - un lieu plus éloigné du paradis pour l'homme.

Toutes ces considérations ne sont nullement un jugement et je ne critique rien ici bien au contraire puisque c'est une expérience très intéressante pour moi, tellement imbu de culture. Les Européens pensent généralement que l'Amérique manque de culture. Qu'ils viennent donc aux Tuamotus pour voir ce qu'est un vrai monde sans culture et sans terre. En astrologie, c'est le royaume des Poissons et de la maison douze : l'océan représente les vies antérieures de l'homme, son passé génétique qui correspond même à l'apparition des théories de l'évolution. Les Européens en découvrant ces atolls découvrirent ainsi leur passé d'avant la culture et la vie sur terre.

le 8 mai 1984

Après trois jours d'aventure sur le Motu, Mike et Michèle repartirent pour la ville et Igor, Philippe et moi en profitèrent pour prendre au coucher du soleil des pyramides bleu cobalt d'acide lysergique. Qu'on s'imagine une île d'un hectare entièrement à nous avec tout le confort et située dans la passe du plus grand atoll du monde où le courant très fort s'inverse toutes les six heures sous la maison alors qu'à cent mètres de distance de l'autre côté de l'îlot, règne un climat entièrement différent, une petite plage avec de l'eau très calme, un demi-mètre de profondeur seulement, et sur le côté sud, un vent souffle très fort et courbe les cocotiers sans pourtant pénétrer à plus de cinq mètres à l'intérieur de l'îlot ! Un véritable continent sur un hectare à nous seuls, où l'on passe en quelques enjambées tranquilles du Détroit de Magellan au rivage méditerranéen. Un lieu unique pour une expérience lysergique.

Nous restâmes assis pendant les premières deux heures sur le ponton de la maison surplombant la passe. La force du courant, l'incroyable multiplicité des poissons, les requins en chasse dans une telle profondeur et le ciel qui se couvrait entièrement l'espace d'une demi-heure puis s'éclaircissait sur les constellations australes pour se couvrir à nouveau à une telle vitesse ensuite, créaient une impression de puissance absolument sidérante. Je déconseillerais vivement ce genre d'expérience aux êtres sensibles qui perdent aisément leur sang-froid car cela pourrait être à la fois excessivement dangereux et proche du traumatisme. Il n'y a en effet guère place pour les hommes en ces lieux où la force brute de l'océan crée et détruit simultanément des milliards de créatures comme un bulldozer gigantesque livré à lui-même dans le monde des fourmis. L'océan faisait oublier complè tement le ciel ce qui, pour moi, représentait un phénomène unique puisque ce dernier a toujours été l'ultime toile de fond de mes expériences lysergiques. Le sentiment de puissance d'une voracité infinie de l'océan détournait et dévorait chaque regard, chaque son, chaque pensée. Le ciel ne saurait être aussi présent et pesant vu la distance, que cet océan matrice du passé. Mais voilà ! Le ciel représente justement "le futur" alors que le Pacifique, symbolisé au zodiaque par le signe des Poissons (dont on perçoit ici tellement sa nature non définie) représente le passé. Ainsi le monde de l'océan peut nous intéresser et nous fasciner par ses miracles d'ingéniosité à dissoudre, digérer et féconder mais notre cœur, hanté d'espace céleste demeure très indifférent à ce spectacle puisqu'il est de toujours amoureux du ciel pur et vide tourné vers le futur.

Papeete, Tahiti

le 13 mai 1984

Depuis le retour à Papeete, c'est la partouze presque continuelle avec Igor. Très peu de temps pour dormir ou travailler. Beaucoup à courir après les filles très jolies dont regorge cette île. L'une d'entre elles est d'ailleurs en train de nous initier à la magie d'amour locale en laquelle nous sommes encore novice. Notre rencontre fut une véritable hallucination chamanique sans aucune substance chimique comme dans les légendes de Padma Sambhava les apparitions des dakinis, à l'atmosphère dangereuse, irréelle et céleste. Pour nous hélas, à qui l'amour humain a toujours été défendu ou néfaste, il s'agit encore d'un tour de passe-passe pour apprendre et enseigner mais non pour vivre ou aimer. En effet, les femmes veulent toujours notre esprit mais s'intéressent fort peu au cœur, qui lui se languit dans cet âge dur et antihéroïque ; oui, les femmes pensent souvent qu'un homme aussi "évolué" n'a ni cœur ni besoins humains. Le jour de cette rencontre avec Hina fut un feu d'artifice à tous les niveaux culturels. Elle répondait si parfaitement à mon idéal le plus poétique et mégalomane que je crus enfin avoir réussi à "matérialiser" un être selon mes désirs les plus intimes comme Wagner avec Ludwig et cela dans les moindres détails ! Hina correspondait en tous points à une description que j'avais faite à des amis à Paris cet hiver de mon vœu le plus cher dans le domaine féminin - jusqu'au modèle de sa voiture. Lorsqu'après huit heures ininterrompues d'exaltation mentale merveilleuse, elle refusa de faire l'amour physiquement, cela ne me refroidit guère et je ne pus dormir de toute la nuit une fois rentré chez moi. Qu'elle se refuse le premier jour me parut parfaitement en accord avec notre contact très aristrocratique. Igor vint me chercher dès l'aube pour me faire fumer presque de force et je passai cette journée comme envoûté par la présence mentale d'Hina, ma propre création. Comme je parlais d'elle à tout le monde en ville, on m'avertit unanimement de me méfier car Hina était soi-disant une allumeuse professionnelle de très grand luxe qui faisait de terribles ravages en envoûtant les hommes riches et en s'en servant délibérément pour frimer et jouer comme une courtisane snob et frigide.

Cela me troubla et surtout me déçut car j'étais une fois de plus de retour dans le monde du quotidien tant haï et j'avais échoué dans la matérialisation de mon Idéal féminin. Il y avait pourtant un relent de magie dans l'air, non de la magie poétique mais un étrange envoûtement sur le mode tahitien, complètement nouveau pour moi, quelque chose de bizarre comme le vaudou à St Tropez pour un Icelandais... Et envers un sceptique tel que moi, Hina réussit toute une journée à se faire passer pour la Catalina des livres de Castaneda, ce qui est une performance non négligeable dont le prochain épisode est à suivre puisque nous ne nous sommes pas revus depuis trois jours et que je la sais occupée avec d'autres soupirants.

Encore une fois, j'ai échoué dans ma tentative d'évasion de l'Hôtel California et on me ramène bredouille dans la prison faussement dorée et sans billet d'avion pour Tahiti de reste cette fois ! A vivre au jour le jour ici avec quelques cassettes et habits de rechange, à se lever à l'aube pour une jolie douche froide et un jogging sur la plage, le goût de la route et de la liberté et le dégoût nauséeux d'avoir la responsabilité de tant de possessions d'équipement et de charges dans la maison de San Rafaël m'ont repris violemment avec le désir de tout revendre, laisser tomber la misérable carrière et reprendre la route autour du monde jusqu'à ce que le besoin et le désir de s'arrêter quelque part prenne de nouveau le dessus.

Tahiti est la poule de luxe de cette planète. Toutes les femmes d'ici ont reçu une étrange éducation de courtisane de bas-étage et en dépit de nos efforts, nous n'arrivons pas à communiquer avec elles alors qu'avec les étrangères, ce genre de problème n'existe pas.

Pirae, Tahiti,

le 17 mai 1984

Hier, journée de Théâtre Magique avec maquillage et rencontres multiples sous facettes rapides à nuances plutôt féminines.

Cette nuit, rêve symbolique intéressant où je vivais avec Hina et Kim simultanément en les aimant toutes les deux, en les embrassant délicieusement, les caressant et les pénétrant dans l'amour ternaire enfin domestiqué. L'une blonde et l'autre brune, l'une blanche et l'autre mate, notre contact et les sourires des deux femmes formaient la parfaite lumière yin-yang et les seins soyeux de soie noire et blanche égrègeaient un parfum de belle volupté.

Je baignais dans l'extase de mon obsession la plus résurgente enfin régularisée et doucement consommée dans le plaisir diffus mais subtil de l'union avec la blondeur et la soie noire. Ce n'est que graduellement dans l'ébat voluptueux de ce rêve qu'un certain sentiment de préférence pour la soie noire, le sourire et l'étreinte de Kim, commença à poindre et peu à peu, à m'orienter de plus en plus de son côté. L'effet ténu de dualisation qui à travers le choix nous pousse toujours à nous séparer du tout (ou à séparer le tout : domaine d'étude conflictuelle privilégié par le signe du Cancer) m'amenait ainsi à aimer davantage la brune aux yeux noirs et mon rêve me disait que s'il advenait que je dusse perdre l'une ou l'autre, j'oublierais la blonde. A mesure que ce sentiment s'affirmait, les contours de Hina se diluaient et la présence de Kim s'intensifiait jusqu'à ce que la soie noire envahisse tout l'écran et que je m'y noie.

Cela nous donne évidemment une indication assez savoureuse sur nos impulsions véritables qui n'ont que faire de nos poursuites superficielles où je crois préférer l'Ange blond et surtout où en poursuivant les deux à la fois, je ne fais en fait que rebondir d'un pôle à l'autre, non par le refus de choisir comme on le croirait d'abord, mais par manque de clairvoyance vis à vis de mon vrai désir.

J'aimerais pourtant bien avoir l'occasion de me le prouver à moi-même en vivant cela à l'état de veille comme en 1974 avec Robin la brune et Cindy la blonde de San Anselmo puisque là, j'avais déjà choisi la brune d'avance ...

Fantasmes, fantasmes du Théâtre Magique que l'on organise autour de nous dès que l'on est loin des responsabilités du foyer et de la routine qui nous pèsent toujours autant.

le 27 mai 1984

Les gens vivent ici tellement au-dessus de leur niveau de vie naturel comme si les vacances au bordel allaient durer toujours, si bien que toute décision est remise à plus tard et tout continuellement reporté. Cela crée une incroyable confusion dans les plans d'action des plus simples au plus compliqués et le déroulement des choses ne se fait jamais de façon linéaire comme en Occident. C'est un magma en mouvement dans lequel on a injecté beaucoup d'argent et qui ondule ainsi dans tous les sens à la fois.

Mes expériences avec RFO, la radio officielle, tiennent d'un Kafka burlesque et incohérent typique des Poissons et par là dénué de toute morbidité ou existentialisme pervers : l'enfant des Poissons, totalement imprécis et flou, essaye d'apprendre la logique et la pensée linéaire qu'il ne pourra jamais définir.

Les rencontres de femmes du type Hina se sont multipliées et ont perdu tout intérêt. Les relations sociales ont un côté bizarre, imprévisible et presque occulte où l'on voudrait faire de moi un chamane de société contre mon gré. Il y a tant à faire dans ce monde pour éduquer tous ces enfant gâtés que je pourrais facilement rester ici indéfiniment sans y penser, non parce ce que j'aime ou n'aime pas mais parce ce que les Poissons digèrent et assimilent tout, point commun avec la Bay Area puisque c'est aussi de cette façon là que j'avais commencé mon séjour là-bas et l'avais prolongé indéfiniment "sans y penser". Les Poissons, c'est tout le Pacifique et la côte californienne en fait partie comme le contour diffus et imprécis de ce signe de l'imprécision de la forme. Tout peut trouver une place dans ces entrailles géantes mais cette place est si indéfinie qu'une fois habitué à tant de jeu et de laissez-aller, on ne saurait l'échanger pour une place définie dans le monde très rationnel et spécialisé de l'Europe. C'est pourquoi bien sûr, je n'ai jamais réussi à sortir de Californie et à me faire une place à l'Est où toute personne doit avoir un rôle limité et rigidement défini. Les Français n'ont nullement réussi à imposer cette règle ici comme cette visite à RFO le prouve de manière burlesque. C'est toujours l'océan de Neptune qui dissout la Forme.

le 29 mai 1984

Nous avons enfin réussi à partir pour Bora Bora en bateau et cela a vraiment été une décision tirée par les cheveux jusqu'à la dernière minute : en effet Michèle et Mike m'avaient empêché de partir lundi dernier pour littéralement me forcer à les guider dans une expérience lysergique dont Philippe ferait les frais. Je leur avais dit mon indifférence totale vis à vis de ce genre d'expérience que je ne fais plus qu'à la demande express de "disciple" et de gens dans le besoin lorsque tout est organisé comme pour une initiation lamaïque puisque je n'ai aucun intérêt personnel en l'occurence ; et ils avaient échoué dans cette organisation car ils n'avaient su trouver de maison royalement tranquille et bien située. Ils s'étaient donc déçus eux-mêmes et il ne restait plus assez de temps à nous tous qui devions partir, pour continuer à préparer une telle expérience. C'est à ce moment que je m'aperçus de manière définitive que Michèle m'exploitait depuis le début et m'utilisait pour réaliser ses fantasmes de Gémeaux délirants sur le sexe psychédélique mentalisé. Ils m'avaient fait perdre une semaine pour rien, pour leurs fantaisies, dans cette ville de Papeete qui est la brebis galeuse du Pacifique Sud. Je ne faisais dorénavant plus confiance à Michèle et à Mike et comme Philippe avait aussi vu à travers leur jeu manipulatif, je décidai de m'ex traire de leur influence et de leur maison où je ne pouvais plus habiter dans ces conditions. Mais il me restait alors une seule semaine avant de devoir rentrer en Californie et le seul bateau pour Bora-Bora partait dans une demi-heure et il commençait à pleuvoir. Je pris toutes mes affaires, les chargeai sous la pluie dans la voiture de Philippe et lorsque nous arrivâmes au quai dans les éclairs, le bateau était prêt à larguer les amarres. Je décidai de tirer à pile ou face ; Helen se chargea de lancer la pièce. Face ! Je devais prendre ce bateau et avec une valise bien superflue, je me ruai sur l'échelle et montai sur le pont où des Tahitiens regardaient dans le vide comme de coutume. La tempête était spectaculaire et ce genre de circonstances ayant tendance à m'exciter positivement (mon côté Lion-Bélier), je me sentais soudain très fort et plein de confiance dans l'A Dieu vat du défi à la vie, aux éléments et aux êtres. Sur le quai dans leur voiture, Philippe et Helen ne pouvaient se décider à partir. Ils se faisaient sans doute du souci pour moi. Et voilà que j'étais tombé sous le charme très étrange d'Helen qui m'avait donné un cœur de cristal en cadeau de départ et son aura planait alors dans tous mes sens. Hélas, mes rapports avec les femmes ne sont jamais d'égal à égal comme je l'ai déjà dit puisqu'elles me considèrent avant tout comme un guru tellement supérieur en esprit que cela leur inspire une sorte de crainte et d'angoisse qui élimine tout possibilité de tendresse simplement humaine. Et ainsi j'échappai malgré moi à une belle illusion de plus.

Sur le bateau, il n'y avait plus de couchettes libres, aussi couchai-je par terre dans le couloir comme un vieux routard des années soixante. Le voyage allait être long et j'avais peur du mal de mer vu la tempête. Pourtant la nuit s'apaisa.

A 3 heures et demi du matin, le bateau s'arrêta à Huahine, l'île réputée la plus magique. Il ne pleuvait plus et je descendis me promener aux alentours dans une atmosphère de tranquilité extra-terrestre. Comme c'était agréable d'avoir quitté Papeete, cette vieille peau vicieuse et incroyablement frimeuse ! Je me promenai sous les étoiles dans une ambiance de contes enchantés et la magie de la nuit des îles me baignait de ses effluves délicieuses, à la fois légères et moites. Seule l'incertitude absolue de l'heure de départ de mon bateau me retenait de me laisser aller à me perdre dans ces instants bénis.

Je me retrouvai donc bientôt à bord et à l'aube le bateau fît halte à Raiatea pour décharger quelque temps. J'en profitai pour acheter du fromage, des pamplemousses et de la bière au supermarché pour ainsi déjeuner sur le pont arrière du bateau en compagnie d'un dauphin qui m'avait pris en amitié.

A la dernière minute, je découvris que je devais changer de bateau et je passai sur le "Tapporo" amarré à côté qui arriverait dans quelques heures à Bora Bora. Je n'y ayais aucune adresse précise, seulement le nom d'un ami de Mike chez qui soi-disant je pourrais loger et que je ne savais pas où trouver ni comment identifier. Lorsque le bateau arriva enfin, je descendis avec ma valise dans l'inconnu.

L'ami de Mike était là et m'emmena immédiatement dans une pension minable à $10 la nuit car il ne pouvait ni me loger ni s'occuper de moi. Encore un mauvais coup de Mike et Michèle qui perdaient toute estime à mes yeux. Enfin, après avoir changé d'habits crasseux, je décidai de chercher Igor avec qui j'aurais dû venir ici la semaine précédente et qui était mon dernier espoir de me débrouiller à Bora pour en faire le plus possible dans les quelques trois jours qui me restaient. Je marchai jusqu'au Club Méditerranée où je m'assis pour prendre un verre en concentrant mes pensées sur Igor pour qu'il vienne m'y rejoindre et dix minutes plus tard, il venait s'asseoir nonchalamment à mes côtés. Loin de Papeete, la télépathie est encore très en vogue en Polynésie et avec l'aide de Radio Cocotier, cela marche à tous les coups.

J'avais pris Igor sous ma tutelle et il se méfiait beaucoup de moi car j'étais pour lui Trungpa et je le traitais volontairement très durement ce dont il avait grand besoin mais dont en tant que "voyou cosmique" il s'accomodait encore mal. Il me proposa comme d'habitude de le suivre dans ses pérégrinations de zonard qu'il identifie avec "la vraie façon d'être des Tahitiens" et nous atterrîmes au Yacht Club peu avant le coucher du soleil dont on a de là-bas une vue magnifique. On nous offrit à boire et un couple sympathique d'Américains en voyage dans le Pacifique sur leur beau voilier alimenta la conversation jusqu'à la nuit tombée dans une atmosphère de contemplation touristique pour fils de riches comme il sied à Bora Bora. Il faisait très nuit et les Américains nous gavaient de vin bien glacé ce qui rendait l'air euphorique. Lorsque j'émis la pensée de manger, on se proposa de nous offrir à dîner à cette table même sur la belle jetée et de l'ombre sortit peu après un personnage immense qui vint s'asseoir à notre table. C'était Tautu, le roi de Bora Bora ; et Igor n'en croyait pas ses yeux, car c'était là son idole, qu'il espérait me faire connaître et qui venue comme par magie, s'installait à notre table avec un autre repas tout chaud sur les bras et une once de sansemilla à la ceinture ! Comme rien de tout cela n'avait été prévu, Igor était renversé d'une telle coïncidence et lorsqu'il voulut m'introduire à Tautu, nous lui dîmes de concert que ce n'était pas la peine car nos esprits s'étaient déjà rencontrés. Je ne pourrai jamais expliquer Fà-propos parfait au niveau intérieur de ce genre de rencontre, "magique" pour nous Occidentaux, parce que non-organisée d'avance ou prévue rationnellement ; mais c'est ainsi que les Polynésiens fonctionnent même avec les horaires des bateaux et des avions comme je m'étais habitué à le constater. Et cela marche parfaitement depuis des siècles et n'a donc rien à voir avec des coïncidences mais avec un système de communication basé sur l'intuition télépathique et un sens suspendu de la durée tout comme dans l'expérience lysergique.

Comme tout vrai Tahitien, Tautu consomme sans interruption jusqu'à l'épuisement du stock que ce soit de nourriture, d'alcool, d'herbe ou même d'argent. Ainsi il nous fit fumer et manger jusqu'à ce qu'il ne reste rien ce qui dura jusqu'à 2 heures du matin et pendant tout ce temps, il m'exhortait à venir sur son motu avec lui cette nuit dans son petit hors-bord. Il répétait que c'était là un honneur spécial et moi, je faisais semblant d'hésiter comme une femme bien élevée et de ne pas vouloir y aller sans Igor. Tautu croyait évidem ment que j'avais peur et cela renforçait son désir de me convaincre. En fait, je n'étais guère chaud pour voyager sur les coraux en pleine nuit alors que l'on m'avait déjà invité à rester dans ce yacht club idyllique.

Comme nos amis ne pouvaient maintenant plus nous suivre, Tautu et moi, dans cette beuverie et fumerie effrénées, je partis finalement avec lui à travers le lagon de Bora Bora. Nous allions très doucement entre les patates de corail et Tautu roulait des joints avec le peu qu'il restait tout en naviguant. Nous arrivâmes sur son île où les constructions les plus étranges dessinaient une sorte de trame avec la végétation que Tautu appelait un "tableau vivant". C'était là son œuvre qu'il me faisait visiter en long et en large en m'expliquant ses projets de construction à venir ainsi que la signification de l'emplacement de chaque pierre, de chaque arbre et de chacune des sept maisons primitives tout en m'exhortant à choisir celle où j'allais dormir et où je pouvais habiter à perpétuité me disait-il. L'aspect de ses huttes n'avait rien d'attrayant pour moi qui aime le luxe moderne et j'allais devoir dormir comme un hippie avec une seule bougie car bien sûr, il n'y avait pas d'électricité dans un lieu aussi reculé. J'avais sommeil et je choisis bientôt la plus éloignée des huttes où j'allais m'étendre sur un matelas usé avec une maigre couverture encore plus usagée. Je regrettais naturellement le confort que j'aurais pu avoir et dormis d'un sommeil léger les quelques heures avant l'aube où l'on se lève toujours automatiquement en Polynésie.

L'arrière de cet îlot s'éparpillait jusqu'au récif et j'allai explorer ces confins de coraux morts qui précèdent la lisière de l'avalanche horizontale d'écume blanche, mon spectacle favori et pour moi le lieu le plus hautement tragique et terrifiant. Il y avait comme d'habitude quelques trous d'eau très profonds infestés des plus jolis poissons multicolores entre les rochers coraliens où malgré mon envie de me baigner en guise de douche matinale, je n'osai nullement plonger vu ma paranoïa des murènes et autres monstres locaux. Je me contentai de me remplir les yeux de ce lieu hors du commun et en revenant vers les huttes, je ren contrai Tautu armé d'un fusil sous-marin construit par lui, qui allait chercher notre petit-déjeuner. Je ne pouvais évidemment que le suivre des yeux dans ses péripéties à travers les coraux et je fis mes ablutions sur la plage dans l'eau claire.

Au bout d'une demi-heure environ, il revint avec une vingtaine de poissons qu'il s'empressa de faire cuire et de me servir avec un bol de café tahitien. C'était un déjeuner magnifique et ses cinq chats y trouvèrent leur dû comme au paradis des chats qui brillent. Tautu ne sachant ni lire ni écrire me demanda de lui traduire quelques lettres pour sa femme américaine de San Francisco et me dit qu'il allait lui-même s'envoler pour la Californie deux jours après moi. Nous échangeâmes ainsi un numéro de téléphone dans la Baie ce qui apparaissait absolument irréel dans l'endroit où nous nous trouvions.

Il n'était que 7 heures du matin et il sortit encore de l'herbe qu'il roula et m'offrit. J'étais hélas pressé de rentrer à Bora car je n'avais que trois jours à y passer avant de devoir rentrer à Papeete et aux States, aussi fis-je semblant de fumer afin de conserver un sens occidental du temps ce qui est le comble de l'absurdité lorsque l'on a la chance inouïe d'être arrivé jusqu'à un lieu aussi pur et détaché des contraintes du monde, mais j'avais simple ment mal organisé mon voyage et perdu beaucoup de temps à cause de mes relations avec ce maudit "groupe" des ET., mes seules connaissances à mon arrivée en Polynésie, et je ne pouvais plus changer la date de mon vol retour.

Tautu insistait pour que je fasse un dessin avec des stylos feutres minables et solubles sur un T-shirt tahitien dont il voulait faire cadeau à une serveuse du magnifique hôtel voisin, le Marina, qui le nourrissait gratuitement lorsqu'il lui prenait l'envie de s'y arrêter. Je commençai ainsi à dessiner les contours des montagnes volcaniques de Bora et du panorama parfait qui s'offrait à nos yeux de la hutte principale où nous nous trouvions. Et plus je dessinais, plus Tautu insistait pour que je dessine, remplisse et suremplisse tout l'espace. Certaines couleurs manquaient dans la boîte pour rendre la réalité, aussi étais-je forcé de me lancer dans l'impressionnisme et n'ayant pas dessiné depuis longtemps, je me surprenais moi-même par le plaisir que je trouvais dans la liberté de faire n'importe quoi au lieu d'être lié à un tableau infiniment défini, comme lorsque l'on devient un professionnel au sens américain de ce terme.

Je finis par convaincre Tautu après une bonne heure que j'allais tout ruiner si j'ajoutais un trait de plus et c'était sans doute déjà fait tant il me poussait à continuer indéfiniment tant qu'il y avait de l'encre et de la lumière.

Il m'emmena alors au Marina hôtel - le plus beau, le plus tranquille et le mieux situé que j'aie jamais vu - pour donner le T-shirt et prendre la navette car il n'avait plus d'essence pour un aller-retour à Bora me dit-il.

Ce magnifique palais était presque désert avec ses dalles en marbre et son architecture traditionnelle si reposante pour l'esprit et Tautu émergea bientôt de la cuisine avec deux sandwiches de 50 cm de long. Après le déjeuner énorme consommé une heure plus tôt, je ne me sentais pas la force d'entamer celui qu'il m'offrait. Il avala le sien d'une traite et à peine fini se fit apporter deux steacks, les plus gros que l'on puisse préparer en ce monde, auxquels bien entendu, je ne pouvais pas toucher. Tautu est un géant au style des statues de l'île de Pâques qui comme un roi, en impose partout, et dépasse le commun des mortels en tout ce qu'il entreprend. Je pouvais le suivre sans peine dans l'alcool et l'herbe - ce qui est déjà rare - mais sûrement pas dans l'appétit gargantuesque de son estomac de géant. L'hôtel était vide de clients et les Tahitiens qui y travaillaient ayant fini de disposer les fleurs et les coquillages sur les tables impeccables se reposaient de l'effort en attendant que le temps finisse et en regardant l'horizon immobile de leurs yeux muets de poisson qui n'a plus besoin de chasser ou de se cacher.

L'oisiveté est un cauchemar bien connu des Américains, aussi je m'impatientai malgré le site absolument merveilleux et je réussis finalement à persuader Tautu de me ramener à Bora. Nous traversâmes le lagon et le bateau amarré, commençâmes à marcher sur l'unique route de l'île principale ; sans faire de stop, un camion s'arrêta bientôt pour nous conduire car Tautu est vraiment le roi de Bora Bora et ainsi dispose de tout et de tous ici sans avoir à jamais rien demander.

Tautu partit vaquer à ses occupations et je retrouvai Igor. Ce soir là, dîner et party chez Alain et Linda où je passai la nuit et le lendemain, randonnée sur le lagon en Lagoon Jet Speed Boat avec Igor et le couple gérant du Yacht Club. En bref, la vie de rêve du gratin de Bora Bora. Du matin au soir, promenades en bateau, beuveries et parties en vivant de la pêche et de l'hospitalité des amis comme de vieux initiés de l'endroit, avec la dernière nuit un cocktail organisé par une Banque où j'allai jusqu'à enfoncer devant tout le monde des cuillères en plastique que me passaient des enfants, dans l'anus d'un chamane polynésien bidon qui montrait ses tatouages aux touristes payants sans qu'il ose arrêter son bavardage une seule fois des deux heures où dura ce manège qui le ridiculisait aux yeux de tous, devant mes amis tordus de rire qui ne pouvaient croire à mon audace trungpaesque.

Après une telle orgie, Alain, Linda et Igor m'accompagnèrent au matin (sans mal de crâne ce qui les enthousiasmait) jusqu'à la navette pour l'aéroport où j'allai prendre l'avion pour rentrer à Papeete. Avant ce départ, nous grimpâmes en jeep jusqu'au sommet de l'île et la vue fabuleuse me fit regretter de n'avoir pu m'offrir une pellicule de plus. Mes amis me dirent au revoir presqu'en larmes.

Après un vol très retardé mais sans encombre, j'arrivai à Papeete où Philippe m'attendait pour m'emmener habiter chez lui. Il ne me restait alors que deux jours et demi avant le départ pour régler mes problèmes de distribution de cassettes en Polynésie - ma seule chance de rembourser ce voyage très onéreux - et rien n'était encore joué à cause du machiavélisme infernal de Irma La Chinoise qui travaillait en douce pour les gens de la secte et qui m'avait mené en bateau jusqu'ici de manière féroce en me promettant un contrat des plus alléchants.

Avec l'aide de Philippe, je me débrouillai pour récupérer ces cassettes et les mettre moi-même dans les magasins tout en faisant une autre émission de radio sur RTA pour les promouvoir. Mike me promit de m'envoyer l'argent lorsque tout serait vendu, ce qu'il ne fit jamais. Ce fut une course terrible qui ne s'acheva que quelques heures avant le départ de mon avion pour Los Angeles.

San Rafael, California

le 25 juin 1984

Je suis de retour dans la Baie de San Francisco depuis quinze jours exactement. Deux jours après mon arrivée, Tautu me téléphona de Los Angeles en me disant qu'il arriverait ici le jour même. Ce fut une heureuse surprise et sa présence m'aida grandement à faire la transition entre mon séjour en Polynésie et ma présence ici, ayant perdu entre temps beaucoup de mon équipement et de mes finances.

La nuit du 13, j'emmenai Richard et Barbara à San Francisco à une party en l'honneur de Tautu donnée par un groupe de rock très connu.

J'étais heureux de pouvoir présenter Tautu à mes amis comme son propre "tableau vivant" et surtout comme un exemple tangible de tout ce qu'on voudrait me faire raconter sur la Polynésie ce qui m'évitait bien sûr beaucoup d'explications superficielles et de lieux communs et me lançait directement dans le vif du sujet. Nous bûmes et fumâmes selon l'excès coutumier des Tahitiens qui, vu les ressources des environs de San Francisco, prend des proportions colossales. Très tard, je ramenai Barbara à sa chambre d'hôtel de North Beach et c'est là même que ma voiture cassa sur le parking alors qu'ailleurs, cela aurait pu être fatal vu l'absence totale de frein. Le matin, je fis réparer la voiture provisoirement et emmenai Barbara au café voisin en rentrant chez moi à Marin ; et c'est en déposant Barbara que Tautu, se garant tranquillement derrière nous, apparut à la stupéfaction de Barbara et à ma grande satisfaction de constater que la fameuse télépathie polynésienne dont j'ai déjà parlé, fonctionnait même au milieu de San Francisco et dans des circonstances si complexes que la simple "coïncidence" était évidemment exclue. En effet, j'aurais dû me trouver à Marin, et les ennuis de voiture avec multiples coups de fil, attentes, délais et complications de toutes sortes sans parler du dédale des sens interdits de North Beach, rendaient une telle rencontre absolument miraculeuse. Nous allâmes donc tous ensemble prendre un café et promîmes de nous revoir le lendemain après quoi je rentrai chez moi très anxieux d'avoir à conduire sans freins. Depuis mon retour en Californie, j'étais continuellement fatigué et après la vie exclusivement sociale de Tahiti, je ne pouvais supporter la solitude atroce de la banlieue californienne, aussi passais-je mes journées avec Richard et Tautu à "zoner" d'un endroit à un autre. La "femme" américaine de Tautu avait loué pour lui une maison très chère avec plage privée à Stinson Beach où l'on passa trois jours de grande abondance et où il fit exceptionnellement du soleil à longueur de journée. Iasos vint nous rejoindre avec son arsenal et c'était presque la vie de Bora Bora à Marin County.

Tautu et moi faisions de la magie psychédélique comme là-bas tant et si bien que Richard qui n'avait pas l'habitude flippa complètement la première nuit en croyant que nous voulions le faire rôtir et le manger comme des "cannibales" polynésiens et après s'être caché toute la nuit, il s'échappa à pied pour rentrer, atterré, à San Francisco. Ce fut là une expérience mémorable dont nous avons enregistré une partie sur cassette. Tautu et moi réussîmes le surlendemain à le ramener à la raison et tous les trois ensemble nous devînmes comme une seule personne. Tautu ne pouvait pas supporter le milieu de milliardaire bourgeois de Dana, sa femme, qui voulait l'exhiber comme un singe au zoo à tous ses amis rentiers de Pacific Heights et le garder ici indéfiniment alors que Tautu voulait déjà rentrer à Bora Bora après trois jours. Il se réfugia donc chez Richard avec moi avant de repartir quelques jours après sans même daigner revoir Dana ! Nous apprîmes beaucoup de Tautu qui est un être exceptionnel, n'ayant jamais un centime sur lui et faisant ce qu'il veut sur cette planète. Le plus incroyable fut de voir comment, après 72 heures de beuverie et de fumerie ininterrompue, il ne fumait plus RIEN et ne buvait que de l'eau "comme cela, tout net, alors qu'on l'invitait de tous côtés. Il nous encourageait même à ne plus boire et ne plus fumer. Pour moi qui ait atteint un stade d'alcoolisme avancé et de tabagie irrépressible, je n'ai vraiment jamais vu quelqu'un qui pouvait, arrivé au même stade que moi, s'arrêter comme si de rien n'était et encourager ses proches, en des termes dignes du Christ, à s'arrêter immédiatement eux-mêmes et cela aussi bien avec l'herbe après avoir fumé des quantités surhumaines qu'avec l'alcool ! Je n'avais évidemment pu constater cette qualité extraordinaire lors de mon très court séjour à Bora Bora avec Tautu où il n'était alors question que de qui pourrait boire et fumer le plus. Pouvoir ainsi surmonter d'un jour à l'autre comme si de rien n'était l'accou tumance effroyable de l'alcool ou du tabac dénote des facultés complètement hors du commun qui m'intéressent infiniment plus que toutes ces pratiques d'abstinence, de contrôle, d'hypnose ou autres béquilles car, comme je l'ai répété moi-même sans arrêt aux zombies du "groupe", qui peut parler de ce qu'il ne connaît pas ? Un argument que j'ai depuis quinze ans avec tout un chacun y compris les Lamas tibétains, enfin résolu en la personne de Tautu qui nous enseigna quelques techniques élémentaires à cette fin dont l'une est vraiment originale : ne jamais rien acheter ! Ne prendre que ce qui est donné, dit le bouddhisme, mais poussé à ses ultimes conséquences dans la vie actuelle par Tautu à qui l'on donne même ses billets d'avion... et tout cela amplifié par sa vie à Bora Bora où il ne touche jamais à l'argent et vit de la pêche - avec une Rolls-Royce - dans le pays le plus cher du monde !

Il y a là certainement matière à réflexion, surtout qu'il étendit cette philosophie jusqu'à l'acquisition de notre équipement électronique. Je m'imaginais en riant chez Manny's à New York City en train de demander au vendeur qu'on m'emballe de suite un Fairlight et un 24 pistes ! Pourtant, il n'y a pas lieu de rire car c'est là de la magie et il convient d'en méditer profondément les implications, ce que je m'applique à faire depuis le départ de Tautu car je n'ai presque plus rien et j'ai tant dépensé à Tahiti, surtout en boissons, qu'il faudrait bien que j'apprenne au plus vite un peu de la magie tahitienne - le téléphone vient juste de sonner et l'on m'offre des cristaux en avance sur mon anniversaire !

Pour la première fois depuis trois ans, je n'ai plus de 8 pistes pour enregistrer et cette banlieue déserte comme une carte postale m'est devenue si étrangère que je me pince toutes les heures pour vérifier si je suis encore en vie. Mon ami Don Robertson émigre cette semaine au Colorado et demain j'aurai 33 ans, plus seul que jamais dans un monde incom mensurablement indigeste autant qu'indifférent. Jamais l'incertitude quant au lendemain n'aura été plus grande. Ma carrière musicale s'est éteinte avant d'avoir commencée. Qui sera le dernier survivant de l'Art, le fossile du futur sans âme ? D'avance, je le plains. La science n'ira jamais assez vite pour nous, en corrigeant Rimbaud.

le 27 juin 1984

Hier soir pour mon anniversaire, j'ai emmené Don et Richard au cinéma voir "La Ballade de Narayama" qui venait enfin de sortir ici. Ce film avait eu un impact très profond sur moi lorsque je l'avais vu à Paris l'hiver dernier. C'est un chef d'oeuvre classique comme il ne s'en fait plus en Occident si l'on excepte l'œuvre de Hans J. Syberberg, Werner Herzog et Andreï Tarkovsky. A travers un tel film, on ressent que le Japon survit non seulement malgré la technologie mais par le cœur et la sagesse bouddhistes en dépit de toute appa rence et de toute contrainte évolutive moderne. Et leur vision de la Nature semble intacte. Don nous faisait ses adieux et Richard et moi restions seuls au milieu de ce monde devenu absolument étranger. A ma grande surprise, Iannis me téléphona de San Rafaël où il habite à l'hôtel depuis son retour d'Australie en même temps que moi de Tahiti alors que nous avions quitté Paris pour le Pacifique Sud ensemble avec l'espoir d'y trouver une nouvelle vie. Et ce fut donc l'échec pour nous deux une fois de plus d'une manière si étroitement apparentée puisqu'ayant lui aussi divorcé, il a perdu ainsi beaucoup de son équipement ... Nous marchons tous trois comme des ombres dans les rues désertes de cette banlieue résidentielle, comme si nous étions les seuls survivants d'un désastre cosmique et c'est

d'ailleurs ce qui s'est passé au niveau psychologique et affectif. Le monde ambiant nous est tellement étranger et notre absence de curiosité ou d'intérêt à son égard si absolue que c'est comme si nous errions dans un cimetière où seraient enterrées des créatures d'une autre planète. Voici le sentiment que j'éprouve depuis plus d'un an et que Richard et Iannis partagent avec moi : nous sommes réellement les seuls survivants d'une catastrophe qui a lobotomisé les êtres alentour, les seuls survivants de la bombe lysergique de la CIA ainsi que de plusieurs autres bombes de déprogrammation, de désinformation et de lavage de cerveau qui sont tombées ici depuis vingt ans.

Les femmes ne sont plus des femmes, les enfants ne sont plus enfants, et les hommes, qu'en reste-il ?

le 30 septembre 1984

Il ne m'est jamais facile d'écrire dans ce journal en Californie et ainsi trois mois viennent de passer sans une ligne et l'été qui fut beaucoup trop chaud s'est terminé aujourd'hui avec enfin une averse et du vent. Bien que banal sur le plan de l'action, inexistant sur celui de l'émotion et terriblement solitaire, cet été fut infiniment plus positif que l'an dernier. Tout comme l'année dernière, j'eus énormément de visiteurs au début, surtout de Tahiti, mais cette fois bien décidé à ne plus m'enfuir au loin et à prendre mon mal en patience coûte que coûte, j'ai profité de ces visites pour faire du business et restaurer mes finances mal en point après un an de voyages dans des pays hors de prix. Je me fixai ainsi des buts bien définis et exclusivement matériels, particulièrement la résurrection de mon studio à un stade élagué et digital, le "nettoyage" des vieilles bandes et de la maison, une préparation sérieuse pour un hiver de travail musical. Cette fastidieuse besogne de management avec ses objectifs ruminés jusqu'à la nausée (avoir un magnétophone 16 pistes, etc..) semble avoir enfin abouti puisque dans une semaine, le studio sera utilisable au-delà de tout précédent. Ce succès tellement mérité mais inespéré est dû en grande partie à la rencontre d'un nouvel ami incroyablement bien organisé dont nous sommes devenu inséparable : Tony Milosz, fils du prix Nobel de littérature, qui grandit à Paris mais habite Berkeley depuis vingt ans. Sa culture peu commune en Californie le cède encore en rareté à ses connaissances électro-informatiques et à son grand cœur de Polonais. Son apparition semble providentielle et me sauve du néant. Nous avons tant en commun dans l'activité artistique électronique aussi bien que dans la vie privée - un désert complet pour nous deux qui vivons seuls dans la cité des femmes folles - que nous passons les nuits ensemble à travailler et les jours au téléphone sans le moindre autre contact humain. Comme Tony a une annexe à Tokyo, j'ai pu obtenir un magnétophone stéréo digital à un prix impossible et nous devenons tous deux de tels experts dans la technologie de pointe de l'informatique musicale que nous montons une affaire d'import-export avec l'Angleterre et le Japon où nous commandons l'équipement le plus nouveau au meilleur prix aussi bien pour le vendre que pour notre usage personnel.

De plus, Tony s'y connaît tellement en Matériel qu'il m'aide à modifier et à améliorer mes instruments ainsi qu'à intégrer leurs fonctions de manière utilisable selon mon goût. Analogue ou digital, audio ou vidéo, Tony a toutes les réponses techniques et les outils pour les mettre en pratique instantanément et à très bon marché. Nous parlons un français de la Silicon Valley des plus particuliers et parfaitement incompréhensible à d'autres que nous. Ainsi ma vie se limite essentiellement à la technologie mais comme il n'y a rien d'autre d'intéressant ici à quelconque niveau, c'est après tout le seul refuge au néant de l'homme adulte. Ayant finalement accepté cet état de fait, ayant abandonné tout espoir culturel et sentimental ainsi que tout projet de fuite, je crois aujourd'hui avoir enfin surmonté L'INVRAISEMBLABLE traumatisme lié à Barbara et à notre vie d'artistes conjoints de ces dernières années.

Ce n'est pas encore l'oubli parfait mais c'est l'autre versant, celui de la liberté psychologique et de la guérison finale. Comment ai-je survécu, par quel miracle, je ne sais. Mais je le dois à l'esprit et non au temps en dépit de toutes les apparences, cela, au moins, je le sens.