ENTRETIEN AVEC BERNARD XOLOTL
Né le 26 juin 1951 en France, Bernard XOLOTL y étudia l'art et la philosophie
jusqu'en 1969. Il voyagea ensuite beaucoup autour du monde tout en
écrivant,peignant et composant. Depuis 1975, il réside principalement en
Californie où il a fondé le "project SYNTASY" afin de contribuer à l'avènement
de "L'âge de la synthèse".
QUESTION : Bernard, préférez-vous que je m'adresse au musicien ou au philosophe
?
REPONSE : J'aime beaucoup l'expression "philosophe musical". Je voudrais
toujours pouvoir penser que je suis un artiste qui possède une philosophie
véritable, une conscience profonde, derrière chaque geste qu'il choisit de faire
en ce monde. Que le résultat final se trouve être de la musique, de l'art, de la
poésie, de la science ou quoi que ce fut d'autre, il doit reposer sur une
conscience universelle et saine, sinon il n'en résulte qu'un flot inconsistant
d'idées fantasques et d'hallucinations égoïstes, une prolifération infinie
d'objets disparates et insensés et de pensées et émotions aléatoires; ce qui
n'est rien d'autre que pollution de l'esprit.
QUESTION : Est-ce cela que vous appeleriez une approche "totale", wholistic, de
la musique, et si c'est le cas comment cela se manifeste-t-il dans certaines
oeuvres musicales ?
REPONSE : C'est ce que j'appellerais une approche "totale" de la créativité et
de la vie en général. En ce qui concerne la musique proprement dite, nous
pouvons constater au cours de ces dernières années, un phénomène qui est pour
moi d'une importance capitale : depuis le développement du synthétiseur (l'ordinateur
musical), instrument doué d'un registre étendu bien au delà même de ce que le
cerveau humain connaît présentement de la perception sonore, des gens qui n'ont
reçu aucune éducation musicale au sens strict, des poètes, des architectes, des
artistes, ou quelle que soit la forme sous laquelle l'expérience de la vie leur
ait été donnée, ont pu créer en leurs propres termes, une musique subtile et
très belle que l'on reconnaît de plus en plus comme donnant un aperçu de la "musique
classique de l'avenir". Je pense par exemple à la musique de lasos, Klaus
Schulze , Vangelis, Larry Fast, Mickael Hoenig, etc., et la plupart des artistes
qui utilisent poétiquement le synthétiseur pour créer leur propre musique. Et
cette musique nouvelle n'a rien à voir avec les recherches stériles des
Spécialistes du bruitage subventionnées par l'Etat tel l'IRCAM. On voit au
contraire comment un instrument nouveaufsymbole d'une ère nouvelle peut induire
une approche fraîche, typiquement non spécialisée de la création musicale. On
notera d'autre part l'influence des cultures et des philo-sophies les plus
diverses sur cette musique très syncrétique. Bien entendu, tout cela peut
paraître encore trop récent à la plupart des gens, mais je ne vois pas comment à
ce stade cette "révolution de l'informatique" pourrait être arrêtée et l'on
entre sans aucun doute dans ce que J'aime appeler "L'Age de la Synthèse".
Pendant la première moitié du 2Oème siècle, les musiciens ont essayé de se
détacher de la structure de la musique occidentale classique, de la surmonter ou
de l'anéantir, en s'attaquant aux fondations structurales, au langage même de la
musique, les "notes" et leur relativité, tout comme dans le monde scientifique,
les savants s'attaquaient alors à la structure même de la matière en faisant
exploser l'atome, en questionnant froidement la nature même de la vie humaine (l'atonalisme
et le sérialisme équivalent le relativisme nucléaire...).
Cette approche m'est toujours apparue comme étant la réponse fausse,
intellectuelle et névrosée, à un faux problème, ce qui nous a mené en physique à
la situation dangereuse que nous connaissons tous, car elle représente une
démarche abstraite de toute éthique et de toute émotion humaine qui prétend
surmonter la nature en niant ses principes universels de base, son logos.
Prenons un exemple très simple : lorsque l'on veut construire une maison, on ne
remet pas en question la nature du bois, mais l'on décide de l'a propos de son
utilisation, si où, pourquoi et comment ce bois peut être ou non employé à cette
construction. Ainsi, le processus d'éclatement et de désintégration de l'art ou
de la matière qui caractérise la première moitié du 2Oeme siècle,
caractérise-t-il la fin de l'Age de l'Antithèse comme nous le verrons plus tard.
La révolution électronique-numérique, par contre, incarne le début de l'ère
nouvelle, notre Age de la Synthèse, car elle utilise une énergie blanche,
inoffensive et très pythagoricienne : les nombres, et ne nie nullement (ou ne
remet pas en cause) le tissu essentiel de la vie.
L'énergie nucléaire symbolise le paroxysme final de l'ère dite industrielle
alors que l'électro-informatique représente le monde plus économique et plus
démonopolisé de demain. C'est donc l'électro-informatique en guerre contre le
nucléaire, une guerre de succession si l'on peut dire entre l'Antithèse (l'industrialisation)
et la Synthèse (l'informatisation planétaire).
Considérons un instant ce schéma dialectique de la vie humaine jusqu'à nos jours
et nous comprendrons alors le déroulement très logique des événements sur la
carte cosmique de l'Histoire : jusqu'à Aristote où la séparation entre science
et philosophie, les humains vivaient dans le monde panthéiste de la Thèse où
toute connaissance se nourrissait et se reflétait d'elle-même, c'était le monde
indivisé de l'agriculture, la Loi absolue de la Nature. Avec Aristote, l'ère de
l'Antithèse commença sur le plan des idées puisque la science se développa en se
différenciant de la Nature et de la philosophie universaliste de l'Antiquité
exemplifiée par la formule "as above so below".
Cette démarche dualisante de la science prit un essor considérable à la
Renaissance et aboutit finalement à la création de l'ère industrielle où, sur le
plan matériel enfin, la relation originale de l'homme avec la Nature fut
complètement "polarisée", la Nature devenant l'esclave de l'homme (ANTITHESE)
sous la loi absolue de l'exploitation et du "progrès" humain. - J'ai souligné la
différence temporelle entre l'avènement d'une ère nouvelle sur le plan des idées
et sur le plan matériel, car évidemment les idées sont toujours très en avance
sur l'action qui les concrétise et surtout qui les généralise sur toute la
planète. Ainsi les idées de synthèse des romantiques du 19ème siècle sont
seulement maintenant en train de trouver leurs premières réalisations concrètes.
-
II aura fallu attendre que toute la planète soit reliée par des moyens de
communication instantanée telle la télévision ou le téléphone pour que
l'industrie de l'information prenne le pas sur l'industrie lourde et rende
possible la matérialisation planétaire de l'Age de la Synthèse. L'art et la
musique de toutes les cultures sont maintenant accessibles partout facilement ce
qui suscite spontanément une approche "wholistic" de la culture humaine.
De même, c'est seulement lorsque toute la planète fut atteinte par la pollution
industrielle de l'Age de l'Antithèse qu'apparut l'écologie, cette science de
l'équilibre entre l'homme et la nature.
C'est seulement lorsque les villes industrielles furent affreusement pleines et
invivables que l'on parla de décentralisation et d'un retour à la campagne...
Il n'y a jamais de retour dans l'évolution cosmique qui est une spirale
dialectique infinie, telle la chaîne des causes et des effets, bien au delà du
contrôle des hommes d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas de retourner à la Grèce
Ancienne ou à l'Inde - rêve merveilleux -, il s'agit d'apprendre à faire l'usage
le plus éclairé de ce que nous avons ici et maintenant. L'ordinateur personnel,
le Grand Synthétiseur, est l'outil et le symbole de l'Age de la Synthèse, qui
devrait nous permettre de réunir d'une part l'art et la science et d'autre part
la science et la philosophie, car vu la menace nucléaire actuelle, dernier
retranchement où se sont retirés les Rois de l'ère industrielle qui ne veulent
pas céder leur place, nous n'avons plus le choix.
Ainsi l'approche "wholistic" de la vie et de la créativité est à la fois un
phénomène collectif et individuel d'extrême néccessité aujourd'hui, ressenti sur
toute la Terre par les êtres conscients, car l'heure n'est plus à "diviser pour
régner"
QUESTION : En tant que "philosophe musical", comment définissez-vous le Bon et
le Beau en musique, ?
REPONSE : Je pense que c'est le privilège de tout art véritable que de naître
d'emblée au delà du Bon et du Mauvais, du Beau et du Laid (la nature de cette
origine échappe aux définitions théoriques faciles) et que la magie de l'art
consiste à abolir de telles dualités en créant un état d'unité, d'attention et
d'harmonie entre celui qui donne et celui qui reçoit, entre l'objet et le sujet,
entre le créateur et son audience; ainsi lorsque cette magie se manifeste
réellement les notions de Bon et de Beau n'ont plus cours : tel dans l'orgasme,
on ne peut guère séparer la douleur et la joie. Dans la tradition indienne, on
parle d'une symbiose entre le spectateur et l'acteur dont la relation mutuelle
et spontanée est essentielle à la qualité et à la réussite d'un concert par
exemple. Je pense que tout vrai musicien est conscient de cette union magique
avec le public au delà des considérations purement esthétiques, et de ce que le
résultat lui doit. Comme le disait Wagner, les critiques d'art qui sont la
plupart du temps payés pour parler de ce qu'ils ne comprennent ni n'apprécient,
représentent la seule barrière entre le créateur et le public et n'ont à mon
sens aucune raison d'exister. Les grands artistes tombent toujours d'accord sur
ce point, désastre de la vie "moderne" où les médias supplantent le message et
manipulent dangereusement l'état d'union dynamique et spontanée dont je parlais.
Rappelez-vous l'histoire de ce professeur d'un petit état fachiste du Sud qui
disait que ce n'était pas à lui de décider et d'enseigner que deux et deux font
quatre, mais aux généraux; et bien, je dirai qu'à l'heure actuelle, dans nos "démocraties"
occidentales une situation très semblable existe. En effet, il ne revient plus à
l'artiste ou au public de décider de la valeur d'une oeuvre car les médias se
sont données ce droit exclusif !
Il est bien évident qu'en matière d'art comme dans tout autre domaine, l'on tend
à qualifier de bon ce que l'on aime et de mauvais ce qui ne nous plait pas.
C'est là une tendance naturelle de l'humain. Il est aussi évident que des
groupes d'intérêts spéciaux (politiques, économiques, religieux et autres)
tendent toujours à utiliser l'art pour servir leur "bonne cause" en qualifiant
les goûts de l'opposition de malsain.
Récemment nous avons vu naître en Californie le mouvement "New Age" qui
s'inspire essentiellement de la musicothérapie a un niveau enfantin, dogmatique
et complètement subjectif. Le concept du pouvoir universellement connu qu'a la
musique de réconcilier, d'unir et même de guérir le corps et l'esprit, est là
utilisé comme baratin publicitaire pour promouvoir la vente de produits musicaux,
spécialement sous la forme bon marché de cassettes.
A tous les remèdes miracle pour empêcher la chute des cheveux, l' éjaculation
prématurée et même le cancer, vient maintenant s'ajouter la musique "New Age"
aux vertus de guérison radicale et soi-disant révolutionnaires ! Les autres
musiques sont évidemment qualifiées d'inférieures et même de poison dangereux (spécialement
les musiques dramatiques du 19ème siècle européen) par les promoteurs presque
toujours auteurs eux-mêmes de ce mouvement.
Une approche aussi simpliste, opportuniste, dualiste et typiquement
californienne ne peut évidemment que nous faire sourire tout en regrettant que
notre nom y soit associé par le lieu et l'époque. Nous savons trop bien où cela
mène de vouloir imposer son Bien à celui des autres en des termes de ce genre
(qui n'ont d'ailleurs rien à voir avec l'art mais seulement avec le commerce),
et nous voyons depuis longtemps le parallèle qu'il y a entre ce mouvement "New
Age" et la politique faussement morale et puritaine des Etats-Unis de Ronald
Reagan qui se veut lui-même le défenseur et le champion de la spiritualité et de
la foi dans le monde !
La musique du New Age tend presque entièrement vers la Musak, c'est-à-dire la
musique d'ameublement. Ses prétentions à la spiritualité et aux pouvoirs de
guérison ne sont qu'une recette commerciale destinée à gagner beaucoup d'argent
en jouant sur un sujet très cher aux Américains et même l'une de leurs
obsessions les plus connues, à savoir la SANTE des consommateurs, (rires . . . )
Les pouvoirs merveilleusement bénéfiques, curatifs, régénérants et sublimes de
la musique et de l'art en général, appartiennent à l'humanité entière et ne
sauraient être le privilège exclusif d'une classe de nantis de la banlieue Nord
de San Francisco. C'est justement lorsque ces pouvoirs seront reconnus et
deviendront manifestes sur toute la Terre que l'on pourra parler d'un Nouvel
Age. Nous devrions tous chaque jour essayer d'améliorer et de spiritualiser
notre environnement et notre vie en utilisant les ressources magiques de l'art
et de la musique au lieu d'en faire un champ de bataille sanglant et un chantier
assourdissant où le Rock d'usine tel un fouet-marteau piqueur nous drogue jour
après jour pour nous forcer à un travail et à une vie contre nature que notre
coeur déteste et qui nous rend malade d'angoisse et de culpabilité. Ce n'est pas
la musique des supermarchés diététiques qui telle une morphine électronique peut
nous aider à cela, bien au contraire.
QUESTION : Bon, vous nous avez donné là une critique de la critique d'art et
plus particulièrement du mouvement "New Age" aux Etats-Unis, mais j'aimerais que
vous définissiez maintenant votre esthétique personnelle de la musique. Quelle
est pour vous la musique idéale ?
REPONSE : Un tel idéal ne saurait exister, que ce soit dans la musique des
autres ou dans la mienne, car les créateurs se savent toujours eux-mêmes
débutant et faire de la musique est une oeuvre sans fin.
D'autre part, chaque culture a un idéal esthétique différent, dont les traits se
recoupent et ne se recoupent pas.
Nous pouvons considérer la Terre comme un corps céleste dont chaque culture
représente les organes esthétiques, éthiques et reliaieux. Il existe ainsi une
forme de musique pour chaque fonction qui se développe avec l'âge et le désir.
Si l'on considère maintenant l'être humain, on peut dire de manière très
générale qu'il y a une forme de musique pour chacun des septs chakras ou centres
d'énergie. Par exemple la musique primitive, spécialement les marches militaires
(rires...) stimule notre premier chakra, c'est-à-dire l'instinct de survie de
l'espèce. La musique Rock stimule notre centre d'énergie sexuelle ou deuxième
chakra. La musique intellectuelle, le Jazz surtout, nous fait beaucoup penser et
stimule ainsi le chakra dit du troisième oeil. Il y a aussi la musique
sentimentale qui s'adresse au centre du coeur et fait vibrer nos cordes
émotionnelles, etc.
Ce que moi j'appellerais grande musique et la musique que j'aime passionnément,
c'est cette musique qui touche tous ces centres d'énergie à la fois et les fond
en un tout sublime. Lorsqu' ainsi toutes les ressources et tous les sens de
l'ordinateur humain sont unis, la douleur et le plaisir ne font qu'un, toutes
les frontières disparaissent et l'on atteint alors un état d'extase totale où
l'on participe pleinement à la grande symphonie de l'univers par delà l'espace
et le temps, un avec l'Esprit divin. - Les passions de J.S. Bach, les derniers
opéras de Wagner et de Verdi, la 9ème Symphonie de Beethoven sont d'ultimes
exemples d'un tel sentiment.
De plus, cela ne s'applique pas seulement à la musique mais à toutes les
activités spirituelles et artistiques de l'être humain. Tous les sens doivent
être nourris et illuminés afin de se fondre dans un état de plénitude céleste,
cette synthèse extatique de tous les sens que j'ai appelé SYNTASY.
Il faut que l'artiste du futur se fasse savant et le savant artiste pour que ce
futur soit harmonieux ou même possible et qu'il n'explose pas dans le chaos de
la prolifération infinie des moyens d'action. Et je ne parle pas ici d'un
nivellement des différences mais d'une intégration organique des données
comparable à celle du corps humain. Il ne s'agit pas là d'un idéal mais d'une
nécessité vitale. L'homme doit devenir sage et faire de l'art l'expression du
Mystère divin.
QUESTION : Quels sont vos maîtres dans la musique contemporaine ?
REPONSE : Je n'aime guère la musique contemporaine et il n'est pas de bon ton de
nommer des artistes vivants... (rires). Je dirai cependant qu'à la fin des
années soixante, l'école américaine que les critiques appellent maintenant
"minimaliste" et tout spécialement Terry Riley, eut une influence déterminante
non seulement sur moi mais sur toute une génération d'artistes surtout en
Europe. Cette école rendit ses lettres de noblesse à la mélodie et à la tonalité
après plus d'un demi-siècle de délire intellectuel où la musique dite sérieuse
s'était retranchée. Ils introduisirent de plus un grand nombre de gens aux
"modes" de la musique indienne, ce qui eut pour effet d'élargir considérablement
le vocabulaire musical de notre génération non tant dans l'harmonie bien sûr,
mais surtout dans les concepts tels ceux de répétitions cycliques, de méditation
et de transe. C'est ainsi d'Orient que réapparaissait le sens du rite dans la
musique occidentale.
A la même époque, le film "2OO1, l'odyssée de l'espace" popularisa la musique de
Ligeti qui reste parmi mes préférées; et en unissant cette musique à l'espace
sidéral naquit ainsi la "space music", forme de méditation techno-cosmique très
bien adaptée à l'Occident.
Au cours des années 7O, les musiciens allemands prirent la relève en
introduisant l'électronique dans la musique populaire et en développant une
musique atmosphérique et non académique entièrement créée à partir du
synthétizeur. Parmi eux, Klaus Schulze entreprit avec succès d'unir la musique
classique de l'Europe du 19ème siècle à l'orchestration électronique du futur et
posa ainsi les premiers jalons pour un orchestre entièrement synthétique qui ne
se contente pas bêtement d'imiter les instruments acoustiques. Sa démarche
m'aida à intégrer dans ma tradition européenne le résultat d'années
d'expérimentation orientale et psychédélique.
QUESTION : II semble que vous parliez toujours des arts visuels, de la musique,
de la poésie, de l'architecture et de la science comme s'ils ne faisaient qu'un.
Vous avez eu vous-même l'occasion de pratiquer professionnellement plusieurs de
ces disciplines. Seriez-vous d'accord pour dire que nous assistons à une
nouvelle renaissance ou à une résurgence de l'idéal romantique de la "synthèse
des Arts" ?
REPONSE : Pour moi, personnellement, cela n'a jamais été un idéal mais une façon
innée de percevoir le monde. Je me suis souvent demandé comment on pouvait
diviser l'expression de nos sens en toutes ces différentes catégories alors que
tout est tellement simultané dans le domaine des perceptions. Je me suis aussi
demandé comment un peintre pouvait rester indifférent à la musique ou à la
poésie et vice-versa, etc. Tant de sensations diverses peuvent rentrer dans la
compostion d'un poème et tant d'informations en tout genre forment un langage !
Il semble toujours souhaitable non seulement de traduire une loi, un sentiment,
une idée dans le plus grand nombre possible de langues si l'on tient à
communiquer, mais surtout de conserver la nature multidimensionnelle et
multisensorielle inhérente à ce sentiment:, cette idée ou cette loi lorsqu'on
veut l'exprimer. L'esprit tout comme la nature est un hologramme vivant où tout
se correspond et se répond simultanément.
Comme je l'ai déjà dit, la Renaissance représente l'ère de l'Antithèse avec
toutes ses découvertes scientifiques qui aboutirent à une spécialisation de plus
en plus grande; et je me suis déjà expliqué sur la relation entre la Renaissance
et notre temps. Il y eut aussi à la Renaissance des redécouvertes importantes de
certaines doctrines de l'antiquité telles la loi des nombres de Pythagore, la
Gnose, ainsi que toute sorte de doctrines orientales importées en Europe après
la chute de Constantinople. Je me sens très peu concerné par cette période
d'extrême intolérance religieuse qui accentua considérablement l'écart entre le
progrès matériel et la conscience morale de l'homme, cette ultime maladie dont
nous sommes à présent les plus fidèles héritiers.
Lorsqu'on m'appelle parfois un "homme de la Renaissance", je ne peux donc que le
mettre sur le compte de l'ignorance. Par contre, j'ai toujours admiré les grands
poètes romantiques allemands qui étaient de véritables "universalistes" depuis
Goethe jusqu'à Wagner et qui furent en quelque sorte les pionniers de
l'audiovisuel et de la synthèse des arts et des sciences. D'ailleurs au 19ème
siècle, les écrivains étaient passionnés de musique, de peinture et vice-versa.
Après l'invention de la photographie, la peinture devint de plus en plus
abstraite et se rapprocha ainsi davantage encore de la musique à tel point qu'on
leur donna un nom commun, l'impressionisme. C'est donc dans cette lignée que je
me place, mais je ne voudrais pas généraliser mon cas en disant que ce mouvement
de pensée redevient à la mode actuellement car je ne le crois pas. Il y a eu une
grande mais brève flambée dans les années 6O soutenue principalement par la
démocratisation de la technologie du disque et de la télévision. Mais seul,
l'aspect technologique survécu à la crise des années 7O et non l'esprit cosmique
symbolisé par la conquête de l'espace. La technologie de l'art progresse
actuellement à une vitesse tellement fabuleuse que cela devient un art en soi
que d'essayer de la suivre,un peu comme si les panneaux de signalisation
changeaient tous les jours.
Cette évolution hyperbolique représente à la fois le plus grand danger et le
plus grand espoir pour les artistes de notre temps et de l'avenir immédiat.
En effet, grâce à l'informatisation de tout, il devient possible de complètement
unir sur le plan concret les sciences et les arts. Grâce aux disques laser, à
l'audiovisuel digital et à l'échantillonage des sons, des mots et des images
nous pouvons dès maintenant créer notre "jeu des perles de verre", symbole de la
synthèse dynamique et pratique de tout le potentiel créatif humain, l'un des
plus grands rêves de l'humanité. Cela nous donne certainement une merveilleuse
raison d'être ici aujourd'hui. Cependant, nous vivons l'une des époques les
moins romantiques, les moins héroïques de l'Histoire, où la vente des armes est
le moteur essentiel de l'économie mondiale, et où l'art, la science et la vie
même sont menacés, comme jamais auparavant, de complète extinction.
Toutes nos merveilleuses machines pourraient bien se comparer aux béquilles d'un
être qui ne sait plus lire ou comprendre les symboles de son propre esprit pas
plus que ceux de la nature, au lieu d'être la flèche qui nous guide au coeur du
mystère divin.
De plus, en vulgarisant à l'extrême comme c'est la tendance actuelle, les effets
artistiques les plus complexes, les plus subtils et les plus coûteux par le
vidéodisc par exemple, toute magie risque de sombrer dans le banal, et les
masses passives, non averties des prodiges techniques que ces effets demandent,
de s'habituer trop vite à l'extraordinaire comme l'on s'habitue au téléphone et
à l'avion. Il s'agit alors d'une désacralisation absolue de l'art et de la vie,
processus déjà en cours depuis longtemps bien sûr, mais qui pourrait atteindre
bientôt des conséquences fatales et irréversibles.
Ainsi aujourd'hui, la synthèse des arts, la poésie "accessible à tous les sens",
la musique de l'esprit, n'a jamais été plus proche de nous au point de vue
matériel pratique, alors que la raison spirituelle, l'inspiration essentielle de
créer tout court, n'a jamais été plus menacée, plus fragile, et plus difficile à
obtenir et à garder.
Richard Wagner, qui représente les idéaux les plus élevés, l'approche la plus
religieuse de la création artistique, n'avait pas les moyens technologiques de
réaliser son "Art total", spécialement dans le domaine visuel et spatial. Nous
nous trouvons maintenant dans la situation inverse : nous avons tous les moyens
mais il nous manque les idéaux !
Dans son livre sur Wagner, Thomas Mann écrit : " Seul le Romantisme permet à
l'artiste d'être à la fois populaire et d'atteindre les sommets vertigineux de
la subtilité et du raffinement."
Cela signifie que l'idéal holographique du Romantisme, comme je l'ai déjà
expliqué, exprime à la fois ce qu'il y a de plus simple et primaire, et ce qu'il
y a de plus complexe et profond dans la vie humaine, tout comme le fait la
Nature, qui nourrit simultanément le plus grossier et le plus subtil. Il
s'ensuit que cela peut satisfaire à la fois les masses (la Beauté est partout)
et l'élite (la connaissance est Vérité absolue).
Ainsi se rejoignent enfin la démocratie et l'aristocratie. Un tel idéal peut
seul apporter la paix aussi bien dans le domaine culturel que dans le domaine
politique et assurer une transition positive avec l'ère de la Synthèse.
QUESTION : Vous nous avez donné là une nouvelle définition du Romantisme et de
son idéal de la Synthèse des sens et de l'esprit. Voyez-vous des liens entre
cette école de pensée et la tradition tantrique du Bouddhisme, car je sais que
vous avez étudié cette dernière de très près ?
REPONSE : Cette question est assez vaste pour servir de sujet à plusieurs
livres.
Tout d'abord le courant romantique de l'Europe s'inspire essentiellement de la
Grèce pré-Aristotélicienne dont l'origine se situe elle-même en Egypte et en
Orient... Donc on ne peut pas dire qu'il y ait jamais eu de séparation absolue
entre les traditions ésotériques de l'Orient et celles de l'Occident,
spécialement si l'on se réfère par exemple à l'influence des artistes grecs sur
les débuts de l'art bouddhiste...
La quête du Saint Graal n'est qu'un symbole parmi tant d'autres de la
transmutation des "ténèbres en lumière" et du "poison en remède", objet commun
en essence à toutes les traditions ésotériques.
La différence, au stade manifesté, semble reposer sur le fait que toute
tradition alchimique (à mon sens le meilleur terme occidental pour traduire le
concept oriental "tantrique") en Europe, a toujours dû rester underground,
c'est-à-dire caché, pour échapper aux multiples persécutions qui ont été la
norme depuis Rome jusqu'à nos jours. Cette tradition alchimique et
transcendantaliste n'a jamais été reconnue, acceptée, admirée ou suivie par les
masses comme ce fut le cas plusieurs fois en Inde, en Chine ou au Tibet.
Les Chrétiens commencèrent par détruire les Mystères d'Eleusis en Grèce, drame
romantique exemplaire et merveilleux qui durait depuis plus d'un millénaire !
Au 12ème siècle, les Cathares qui avaient formé une école très "tantrique" (d'où
tant de mythes romantiques furent inspirés au 19ème siècle) dans le Sud de la
France, furent anéantis par le Roi et l'Eglise... Partout, semble-t-il, où
l'Eglise chrétienne ait régné, l'alchimiste, le magicien et le génie durent se
cacher pour travailler ou simplement survivre, car comme Galilée, Saint Germain,
Mozart, Rimbaud ou Wagner, ils étaient essentiellement des "mystiques sans dieu"
- très bouddhistes si l'on peut dire - qui croyaient à la nature immortelle et
incréée de la conscience, au Karma, à la transmutation de l'énergie sensuelle et
surtout à la rédemption de l'homme par ses propres pouvoirs divins.
Ainsi le génie romantique, courant dionysiaque et l'équivalent probable en
esprit du tantrisme oriental, ne put jamais se développer de façon concertée et
harmonieuse pour accomplir la grande synthèse, puisque l'art et la science
étaient réduits à n'être que de simples esclaves d'un dogme unique et immuable.
Une guerre impitoyable se développa à cause de cela au fil des siècles entre,
d'un côté la religion et de l'autre, l'art et la science, et il n'y a jamais eu
à ce jour de réconciliation véritable. Etat de fait infiniment regrettable
évidemment, mais qui symbolise bien l'esprit "faustien" de l'Europe.
Finalement, la plupart des fanatiques religieux émigrèrent en Amérique, et les
philosophes athées (Hegel, Marx, Nietzsche) ayant pris le pouvoir en Europe,
l'Eglise et l'Etat (ce dernier ayant de plus en plus besoin de la science) y
furent séparés.
Ainsi l'intelligentsia européenne a toutes les raisons de demeurer extrêmement
méfiante à l'égard de tout mouvement religieux, ce qui n'est pas le cas aux
Etats-Unis (surtout dans sa moitié Ouest) comme nous l'avons vu à propos du
mouvement New Age et de l'administration Reagan qui font recette avec des
slogans "religieux", inconcevables aujourd'hui dans la bouche d'un président
français ou allemand par exemple.- Cette différence entre les deux continents
semble d'ailleurs aller en s'accentuant ce qui ne présage rien de bon -.
Depuis Rousseau, l'esthétisme à l'état pur, l'art pour l'art, domine
complètement l'Europe et tous ses courants de pensée, du naturalisme au
surréalisme, etc.
Des artistes tels Wagner ou Rimbaud furent l'objet d'un véritable culte et leur
oeuvre prit toutes les apparences d'une religion.
C'est pourquoi, je pense que l'idéal universaliste du Romantisme, le culte du
génie créateur, qui nous libère des concepts dualistes de la civilisation
judéochrétienne et tend toujours à nous ramener à nos origines panthéistes ou
présocratiques, représente la tendance la plus pure, la plus typique et la plus
originale de la civilisation européenne, - (encore une fois la situation est
différente en Amérique puisque c'est les Indiens qui peuvent seuls y revendiquer
cette place)-.
Cependant, pour en terminer avec votre question, je me garderai bien
d'identifier l'idéal romantique et sa quête de l'unité des sens et de l'esprit à
une religion, car en Occident ce genre d'idéologie est très dangereux,et semble
toujours conduire à des interprétations aussi erronées que néfastes comme par
exemple celle qu'Hitler fit de l'oeuvre de Wagner.
Le Bouddhisme tantrique, le Taoisme et le Romantisme de Novalis et de Wagner
participent en essence de la même inspiration dionysiaque et transcendante, et
tendent au même but : l'expansion et la libération de la conscience par l'union
sacrée de l'amour et de la sagesse.
Comme tout artiste véritable, ils se moquent des étiquettes, des définitions et
des frontières qu'on voudrait leur imposer.
QUESTION : Est-ce que selon vous la révolution technologique dans le domaine de
l'art et de la musique, qui prend presque aujourd'hui des allures de religion,
peut enfin de compte combler le fossé spirituel et permettre de réaliser la
"grande synthèse" ?
REPONSE : Je crois avoir déjà en partie répondu à cette question dans ce qui
précède. On ne saurait parler d'un Nouvel Age au niveau planétaire tant que
toutes les cultures et les peuples de cette planète n'ont pas accès à ces outils
technologiques et créatifs, ce qui est évidemment loin d'être le cas et fait
surgir un problème politique et surtout moral auquel il faut faire face. Je
m'enthousiasme souvent à la pensée de toutes les merveilles que les peuples
chinois, hindous, russes ou arabes nous donneraient s'ils avaient la possibilité
d'utiliser comme ils l'entendent les moyens technologiques de pointe dans le
domaine des arts ! Mais c'est là un rêve illusoire, car la disponibilité de ces
moyens dans les pays riches apparaît proportionnellement toute aussi limitée et
destinée avant tout à l'armée et à ses fidèles clients.
C'est l'existence même de l'art et de la culture qui est infiniment menacée,
sinon déjà périmée, et qui s'accroche désespérément à la dernière bouée qu'on
lui ait lancé : la révolution informatique.
Il est pourtant bien évident que c'est l'esprit dans la tour de contrôle qui
fait défaut et se meurt, et même si l'on invente une tour de contrôle
interstellaire de la taille d'une cigarette, cela ne comblera jamais l'absence
d'intention spirituelle et de conscience morale.
Je crois moi-même profondément et par expérience en la révolution informatique,
et l'ordinateur individuel peut être fabuleusement bénéfique à tous les domaines
de la culture, c'est maintenant une certitude absolue; mais comme n'importe quel
vendeur vous le dira, le problème ne vient pas là de l'ordinateur mais
essentiellement de celui qui l'utilise.
La technologie, tout comme les drogues psychédéliques, n'est que le miroir plus
ou moins puissant de nos pensées et de nos actes.
QUESTION : Pourriez-vous nous dire quelle est jusqu'à présent la réaction des
peuples orientaux vis à vis des technologies de pointe dans le domaine
artistique ?
REPONSE: : On ne peut pas parler des "peuples orientaux" comme d'un seul bloc
puisqu'ils sont très inégalement développés en ce domaine et que le Japon par
exemple est à l'avant-garde mondiale alors que le Népal (Dieu l'en protège !)
n'a pas encore la télévision. Je pense que votre question est mal posée et vous
voulez sans doute faire allusion aux peuples dits "primitifs"... De toute façon,
je pense que la réaction des artistes de toute race et de tout temps, face à de
nouveaux outils, est toujours enthousiaste. Ils n'ont jamais aucune difficulté à
trouver spontanément si on les laisse faire, des façons hautement personnelles,
inattendues et originales d'utiliser ces outils, et ils sont toujours très
désireux d'entendre, de voir, de sentir d'avantage... Le développement de la
technologie musicale est "organique" dans la mesure où les artistes
professionnels (je ne parle jamais des dilettantes qui encombrent le marché) en
tout lieu adoptent ce dont ils ont besoin et rejettent ce qui ne peut leur être
utile, et où les fabricants les écoutent attentivement.
Il y a tout autant de gens en Occident qu'en Orient qui demeurent ignorants des
possibilités que leur offrent la technologie artistique et l'art en général.
Mais de toute évidence, les politiciens et les dictateurs religieux ou athés
n'ont jamais accordé la priorité à l'art, que ce soit avant ou après l'invention
du synthétizeur !
QUESTION : On parle souvent d'une véritable "course aux armements"dans les
milieux de la musique synthétique, à propos de l'acquisition d'instruments de
plus en plus sophistiqués et de plus en plus coûteux qui arrivent sur le marché
à une cadence effrénée. On accuse même de nombreux artistes de "se vendre pour
de l'équipement" et l'on assiste à une "lutte des classes" dans le domaine de la
technologie musicale. Voyez-vous une fin prochaine à cette "course aux
armements" ?
REPONSE : C'est là une question très intéressante et qui demande une réponse
approndie à plusieurs niveaux. Sur le plan théorique nous devons faire la part
entre l'avidité et le besoin réel qui coexistent presque inévitablement chez
tout artiste à ce stade de notre évolution technologique.
En effet, l'avènement de ces nouveaux instruments est très récent et par
conséquent ils sont en plein devenir. Si l'on examine l'histoire des instruments
acoustiques, tel le piano ou le violon par exemple, l'on constate immédiatement
que cela prit plusieurs siècles pour que ces instruments atteignent la forme
définitive et acceptée de tous où nous les connaissons aujourd'hui. Ce sont les
besoins et les idées de millions de musiciens à travers les générations qui
formèrent peu à peu ce standard universel, reconnu par tous, que l'on appelle un
piano ou un violon, et il en est de même pour le développement des instruments
électroniques dont nous ne sommes qu'à l'aube balbutiante. Il y a bien sûr la
question de vitesse car comme tout semble aller tellement plus vite aujourd'hui
que de par le passé, beaucoup soutiennent que c'est une question d'années plutôt
que de siècles pour que nous réalisions des instruments électroniques à la forme
universelle définitive. Je pense que cette thèse est un leurre car le temps est
proportionnel à la complexité et à la puissance des résultats et des moyens
envisagés et pour le moment personne n'en voit même l'horizon. De plus, les
possibilités de l'ordinateur sont infiniment plus étendues que celles d'une
simple machine tel l'avion, par exemple. Et qui soutiendra qu'après un siècle
nous ayons atteint "l'ultime avion" alors que l'on envisage à peine l'ère des
voyages interplanétaires ?
Cette situation pose évidemment un énorme dilemne à l'artiste synthétique
d'aujourd'hui qui, lui, doit et ne peut créer que dans le présent, et qui par la
recherche de la perfection,inhérente à la création artistique, devient l'esclave
du progrès journalier foudroyant du médium qu'il utilise.
Qu'on s'imagine à titre d'exemple ce que serait la vie d'un peintre si l'on
inventait tous les jours des tubes de couleurs plus lumineuses, plus stables et
plus efficaces et un canevas plus transparent et durable !
Et cependant quel artiste, après s'être consacré corps et âme des années à une
oeuvre, ne souhaiterait pas la préserver sous une forme indégradable et
fidèlement reproduisible - je fais ici allusion directe à l'enregistrement par
la méthode numérique au coût encore totalement prohibitif pour la majorité des
artistes indépendants - ?
C'est là que nous atteignons l'une des résultantes essentielles de cet état de
fait, la création de ce que j'appelerai "a culture of disposables", c'est-à-dire
une culture des produits jetables, recyclables et facilement remplaçables,
telles les assiettes en papier auxquelles le mot anglais donne un sens plus
étendu et plus approprié. Dans son livre "le jeu des perles de verre", Herman
Hesse nomme lui-même cette époque "l'ère des pages de variétés".
Que l'on pense, par exemple, au microsillon en train de mourir sous l'égide du
disque compact : il a perdu tellement de valeur qu'il existe maintenant des
"scratch records", c'est-à-dire des disques faits pour être rayés !
Imaginez les centaines de versions des sonates de Beethoven qui entretiennent
les milliers de critiques musicaux des milliers de revues mensuelles
spécialisées que personne n'a le temps de lire toutes ou d'écouter !
Il est devenu impossible de compter le nombre de modèles différents de
magnétophones à cassettes qui ont été mis sur le marché (souvent avec des
options et des noms différents en différents pays) après seulement 15 ans
d'existence. A peine a-t-on appris à se servir d'une machine de manière efficace
qu'il faut la revendre à perte pour en acheter une nouvelle plus performante et
ainsi de suite. A tel point que le musicien, après être devenu lui-même
ingénieur, devient souvent représentant et vendeur de telle ou telle gamme
d'instruments, et qu'il n'a bientôt plus le temps de faire de la musique ! Je
connais déjà plusieurs exemples de ce type et je dirai même que de nouvelles
professions sont en train de naître à ce niveau.
Evidemment, dans une société aussi matérialiste, c'est toujours l'art qui est
sacrifié, l'art, de toutes les activités humaines, sans doute la plus facilement
"dispensable", aux yeux du monde profane.
D'autre part, l'homme transmet de plus en plus ses techniques et ses
connaissances musicales à la machine pour en faire un juke box à contrepoint et
harmonie automatiques à la portée de tous... Ce sacrifice et cette vulgarisation
extrême de la musique à l'ordinateur, sont-ils la rançon du progrès
technologique effréné ou simplement du système capitaliste qui a toujours
intérêt à multiplier les désirs des consommateurs au-delà de leurs besoins réels
et de leur capacité à les utiliser ?
D'aucuns soutiennent que cette multiplication continuelle et non-standardisée
des gadgets électroniques est le moteur même du progrès technologique par le jeu
"stimulant" de la concurrence commerciale...
La fin de la "course aux armements" dont nous parlions serait donc liée à la fin
du système capitaliste qui en jouit et à la fin du progrès technologique
lui-même, si l'on suit ce raisonnement simpliste et abusif. Ainsi personne ne
peut arrêter la "course aux armements" dans le domaine de la technologie
musicale. C'est la responsabilité difficile de chaque artiste plongé dans ce
progrès frénétique que de contrôler ses propres besoins en suivant sans trop de
compromis la corde raide entre la qualité du résultat et le coût des moyens. Il
aura fallu une crise pétrolière sans précédent pour qu'on se décide aux
Etats-Unis à construire des voitures économiques, après plusieurs décades de
grande prospérité insouciante dans l'industrie automobile. C'est l'industrie
informatique qui est en plein boom actuellement. Devrons-nous attendre, là
aussi, la crise pour que se développe une écologie de la technologie dans le
domaine artistique que j'appelerai simplement "Ecotech" ?
Cela ne résoudra pas de toute façon le problème de la "lutte des classes"
puisque les riches pourront toujours s'acheter des instruments de luxe. Et que
devient la part du talent purement artistique, purement musical, lorsque le
résultat se met à dépendre autant de la machine et du budget ? Ce sont là autant
des questions qui font vivre les économistes et les banquiers mais qui
empoisonnent la vie de l'artiste synthétique d'aujourd'hui qui préférerait
pouvoir s'occuper de musique plutôt que de gestion financière, car dans un monde
où les plus grandes innovations techniques ne sont que le sous-produit des
recherches militaires, il se retrouve toujours seul en face de son
porte-monnaie.
La seule réponse véritable est évidemment d'ordre moral et j'aimerais, là, citer
le grand poète allemand Novalis. Dans son livre "Heinrich Von Offendingen",
quelqu'un pose cette question : "Quand verrons-nous la fin de l'avidité et de la
peur ?"
"Lorsqu'il n'y aura plus qu'un seul pouvoir sur terre, celui de la conscience"
fut la réponse du poète.
Ainsi l'humanité n'a nul besoin du stimulant artificiel de la concurrence
commerciale pour créer, comme en témoigne les grandes cathédrales ou la
technologie de la Grèce antique (ils ont inventé ce mot!) et je souhaiterais
simplement que les économistes lisent Novalis.
QUESTION : Comment évalueriez-vous l'impact de la technologie sur la musique
occidentale jusqu'ici ?
REPONSE : C'est là une question qui fait très bien suite à la précédente et qui
va me permettre d'évaluer cette fois le résultat purement musical de la "course
aux armements" dans le domaine de la musique moderne. Deux décennies ne se sont
pas encore écoulées depuis les premiers synthétiseurs personnels, et, pourtant,
de cette brève histoire se dégagent déjà plusieurs schémas dont le principal
nous apparaît très fâcheux : à savoir que jusqu'ici la qualité de la musique
semble être inversement proportionnel à la quantité et au coût des moyens
technologiques utilisés ! Et je n'hésiterai pas à citer des noms et des exemples
précis.
Ainsi, à la fin des années 6O, avec l'immense essor du disque, la plupart des
musiciens qui étaient à l'avant garde technologique et créaient des oeuvres
vraiment originales avec peu de moyens comparés à ceux dont l'on dispose
aujourd'hui, se vendirent complètement aux grandes compagnies commerciales et
renièrent leur carrière expérimentale pour ne plus se consacrer qu'à la mode
lucrative, arrogante et désuète, de la pop-music anglo-saxonne, tout en
déployant un arsenal d'équipement de plus en plus impressionnant.
Le synthétiseur devint alors un phénomène de cirque comme l'éléphant acrobate à
qui l'on dût encore une autre version populaire d'oeuvres de Bach pour épater le
bourgeois.
Et dans le domaine même de la pop-music, les experts s'émerveillent aujourd'hui
de ce que les plus grands classiques du genre ("Sergeant Peppers, etc.) furent
réalisés avec des moyens très modestes AVANT ce déploiement technologique qui
semble avoir progressivement occulté la musique.
Cette tendance générale vers une musique de plus en plus commerciale, primaire
et conservatrice à mesure que les moyens technologiques se développaient
prodigieusement, s'accentua tout au long des années 7O pour atteindre à l'heure
actuelle un état de disproportion grotesque comparable à utiliser le Concorde
pour aller de Paris à Versailles.
Les pionniers de la musique synthétique, de Tangerine Dream à Tornita, qui
créaient à leurs débuts avec des moyens primitifs, des merveilles d'innovations
sonores ouvrant l'esprit à des perspectives cosmiques fascinantes qui donnaient
toute leur raison d'être à ces nouveaux instruments, SE VENDIRENT complètement
eux aussi aux alentours de 1976. Ces mêmes musiciens, maintenant dotés d'un
arsenal bien supérieur à celui des plus grands magasins et qui fait baver
d'envie les gestionnaires des plus grandes universités sans parler de la
majorité des humains, se contentent avec tout cela de remplir les caisses de
Hollywood en suivant niaisement les modes les plus superficielles du plus bas
dénominateur commun, tout en collectionnant en retour le moindre gadget
électronique qui apparaisse sur cette terre. La musique est réduite à une
démonstration continuellement ressassée de ces nouveaux gadgets comme si les
fabricants d'instruments électroniques se servaient des musiciens à la fois
comme de représentants et de vendeurs. Ainsi on ne parle plus de la beauté d'une
sonorité ou d'une mélodie mais du coût relatif des gadgets que l'on produit, et
la conversation entre musiciens de nos jours ressemble plus à sciences-éco qu'à
la langue du conservatoire.
On dépense des milliards pour enregistrer un morceau de trois minutes sur deux
accords, et la différence entre une oeuvre musicale et un spot publicitaire est
devenu presque nulle.
Derrière l'éblouissant feu d'artifice de la technologie, la musique s'est
éclipsée.
Entre les extrêmes absolument anti-artistiques de Hollywood (l'usine du profit)
et de l'IRCAM (l'étude subventionnée des fossiles électroniques), il ne reste
presque plus rien.
Cela donne évidemment un bien piètre renom à la musique électronique (surtout
dans les milieux classiques) de même qu'une fausse idée de ses possibilités,
qui, tel le cerveau humain, ne sont utilisées qu'à 1 % de leur potentiel.
Comme dans une nouvelle version du mythe faustien, l'apprenti-artiste doit
vendre son âme à Hollywood en échange du pouvoir technologique qui ainsi ne
pourra plus lui servir qu'à louer soi maître.
Le jeune synthétiste, encore pourvu d'un idéal et de peu de moyens, ne se doute
pas de l'hameçon caché dans son médium préféré, et dévotement il suit ses aînés
dans le même piège, ou abandonne la partie.
Ce qui nous ramène à la nature politique de la technologie dans tous les
domaines.
QUESTION : Vous venez de nous exposer les limitations de la nature humaine dans
l'emploi de la technologie au niveau artistique. Pourriez-vous nous parler des
limitations de cette technologies en elle-même ? Partagez-vous l'opinion souvent
émise avec crainte que les machines sont supérieures à l'homme ?
REPONSE : Il est étrange en fait que des hommes pensent que quelque chose puisse
être meilleur qu'eux (rires)... Mais ce n'est là sans doute que le résultat de
telle ou telle propagande des médias ou des syndicats qui cultivent toujours
dans les masses la peur de "l'ennemi" qui peut prendre toutes les formes
possibles pour aider la vente de telle ou telle idée.
Comme nous l'avons vu précédemment, la technologie se développe toujours en
réponse à un besoin, qu'il soit d'ordre commercial, scientifique, artistique,
militaire, etc.
Aussi longtemps que les artistes auront de nouveaux besoins d'expression, ils
réclameront des outils qui répondent à leurs aspirations, tout comme les
militaires réclament de nouvelles armes. Les machines ne sont donc que le
produit et le reflet de l'imagination humaine et n'ont, par conséquent, que les
limites que nous leur donnons (par manque de temps, d'argent, d'intérêt,
d'imagination, etc.).
Ainsi ce ne sera jamais la quantité d'équipement qui pourra déterminer la
qualité du produit qui en découle mais bien plutôt la qualité du besoin.
La machine épouse toutes les qualités, les défauts et les limites de la nature
humaine. C'est donc cette nature là qu'il faut améliorer, réorienter et
réévaluer au lieu de projeter, comme dans le cas de la Bombe ou de la
télévision, notre culpabilité sur nos propres outils.
L'avènement de l'ordinateur inaugure "l'âge de la synthèse" dont j'ai déjà parlé
et que d'autres appellent aussi "la troisième vague", c'est-à-dire l'ère de
l'industrie légère, l'industrie de l'information.
L'utilisation de l'ordinateur se généralisera nécessairement dans toutes les
sphères d'activité humaine. Son introduction dans le domaine de la musique a
suscité ce que l'on nomme communément "la révolution digitale" et nous fait
entrevoir des horizons fabuleux. Mais que veut dire "digitale" ? Le nom "DIGITE"
évoque "les doigts qui servent à compter", ce qui nous donne les nombres. En
français on l'appelle aussi "numerique".
Tout ce qui vit vibre. Ces vibrations, ces ondes, que ce soit celles des
couleurs, des sons, des parfums, de l'espace ou du temps, peuvent être
transformées en nombres et en rapports de nombres quant à leur périodicité, leur
amplitude, leur vitesse, etc. Plus les nombres auxquels on les réduit ainsi sont
"longs" et plus la définition est précise et plus cela demande de mémoire... Une
suite de nombres (ou mots] forme un ensemble que l'on peut stocker, traiter ou
retraduire en ondes pour ainsi les écouter, les lire, les voir, etc.
L'ordinateur étant capable de milliards de calculs à la seconde, il est ainsi
possible de transformer une symphonie entière en nombres pour la stocker de
manière économique et immuable (on ne peut guère abimer des nombres et ils
tiennent peu de place).
Malgré l'extrême brièveté de cette explication, on comprendra que le terme
"numérique" se réfère ainsi à l'emploi des nombres.
Si nous en revenons à l'école de Pythagore qui inventa la gamme musicale dite
pythagoricienne en divisant la longueur d'une corde secouée aux deux bouts, en
proportions harmoniques selon ses vibrations, nous constatons que le code secret
de cette école, son "mot de passe", était "tout est nombre". On y enseignait que
tout dans l'espace-temps pouvait être traduit en proportions numériques que ce
soit l'émotion humaine, l'eclat d'une étoile, le son des vagues, la coquille
d'un escargot, les pétales d'une fleur, etc. Toute vibration, toute particule,
était en relation harmonique avec toute autre, et cette relation elle-même était
une proportion numérique même si d'une incroyable complexité. L'interrelation
infinie de toutes ces proportions harmoniques créait cette danse de l'univers
qu'il nomma "la musique des sphères".
Ainsi l'enseignement de Pythagore annonçait et décrivait déjà les principes de
notre ordinateur !
Les physiciens nucléaires, les biologistes, les astronomes, nous disent
aujourd'hui que l'univers entier est une chorégraphie numérique
multidimensiormeile depuis le noyau de l'atome jusqu'à celui des galaxies, et
leurs descriptions du microcosme et du macrocosme ressemblent de plus en plus à
la "musique des sphères" de Pythagore selon qui toutes les particules
vibratoires de la vie intérieure et extérieure se répondent harmoniquement
formant ainsi la grande symphonie de l'univers sans commencement et sans fin.
Novalis, lui-même disciple de Pythagore résume merveilleusement cette
compréhension du monde lorsqu'il dit : "La santé est un problème musical",
c'est-à-dire le problème des relations harmoniques et des proportions numériques
entre les différences ondes/particules de tout ensemble organique ou
synthétique.
Cette phrase devrait être la devise de tout vrai "Nouvel Age".
Bien sûr, je résume très rapidement une longue histoire et je ne peux ici
rentrer dans le détail. Je recommanderai en passant aux personnes qui s'y
intéressent, l'excellent livre de Hans Jenny : "CYMATICS" qui est le nom qu'il a
donné à la science de l'étude photographique des vibrations sonores. On y voit
de magnifiques photos des relations harmoniques entre les sons, et l'analyse
solidement pythagoricienne expose concrètement l'un des plus beaux visages de
"la musique ces sphères". Les films de John Witney et son livre "Digital
harmony" constituent une autre référence précieuse.
Je signalerai aussi que mes peintures sont élaborées en accord avec les
principes harmoniques mentionnés plus haut. Mon album "Return of the Golden
Mean" (le Retour du Nombre d'or) fait allusion à la renaissance de la géométrie
de Pythagore par l'intermédiaire de l'ère digitale.
Nous disposons à présent d'instruments de musique digitaux, de l'enregistrement
par voie numérique, de computer graphics, d'appareils photo-digitaux, de
vidéodiscs, etc., et nous avons fait un sacré bout de chemin depuis Pythagore
pour arriver à matérialiser nous-mêmes ses idées. Nous entrons dans "l'ère de la
synthèse", et si nous pouvons parler d'un progrès fabuleux au niveau technique,
qu'en est-il au niveau moral, au niveau spirituel ? C'est là que le bas blesse,
car la guerre entre les hommes a été le moteur essentiel des progrès
technologiques de l'humanité qui a maintenant atteint le pouvoir de s'anéantir
elle-même complètement ainsi que de détruire tout le système solaire.
Nous avons les moyens d'enfin réunir l'art et la science pour en faire une
religion de Paix, de Sagesse et de Beauté, comme chez Pythagore mais à l'étage
supérieur de la spirale dialectique, avant que ne puisse commencer un nouveau
cycle, un nouvel Age d'Or.
L'ordinateur peut nous y aider si nous nous aidons nous-mêmes. A quand le
progrès spirituel de l'humanité ?
QUESTION : Dans ce monde très dangereux où les merveilleux pouvoirs de
l'ordinateur peuvent être utilisés afin d'exterminer la race humaine, quel rôle
bénéfique peut avoir le musicien Quelles sont vos suggestions ?
REPONSE : C'est à l'Artiste, et de façon générale à tout créateur qu'incombé
l'éternelle responsabilité d'engendrer envers et contre tout des pensées
d'amour, de beauté et de sagesse, des harmonies vivifiantes et apaisantes en
accord avec les rythmes les plus sublimes, les plus grandioses et les plus
humbles de la nature, des symboles qui ouvrent l'esprit et le coeur, des oeuvres
qui consolent de la souffrance et préparent a la mort, afin de maintenir
l'équilibre des forces du côté de la conscience pure et de l'amour divin, pour
ainsi remettre a jamais le jour où cette planète tomberait complètement aux
mains des criminels ignorants et des fous du pouvoir qui se succèdent et régnent
dans tous les pays.
FIN DE L'ENTRETIEN